Abderrahman Benhamza, poète et critique d’art : La peinture demeurera à jamais une hypothèse


Propos recueillis par Ahmed Najil le 2 Août 2010


Les critiques d’art marocains ne sont pas légion. Depuis les années 70, l’arrivée sur la scène de nouveaux artistes, l’intérêt grandissant des amateurs pour les belles œuvres, l’ouverture de salles de ventes aux enchères et le suivi médiatique sont la preuve par neuf d’une évolution à la fois culturelle et économique qui interpelle de manière urgente un discours critique édifiant, la nécessité d’une documentation et d’un archivage consistants, à même d’éclairer les générations à venir et de sauvegarder ce qui constitue bien un patrimoine national de premier ordre. C’est en partie le contenu de l’entretien que nous avons eu récemment avec Abderrahman Benhamza, connu pour ses écrits dans ce domaine.


Abderrahman Benhamza, poète et critique d’art : La peinture demeurera à jamais une hypothèse
-  Vous avez écrit pas mal d’articles sur la peinture marocaine toutes tendance confondues. La critique d’art serait-elle selon vous un ensemble de savoirs spécifiques capables d’approcher tous les genres et toutes les expressions sans coup férir ?

-  Je répondrais par une évidence qui est en même temps une équivoque : dans son essence même, toute la peinture si diversifiée qu’elle soit est une et indivise, dans ce sens qu’un abstrait, un figuratif, un naïf, un installateur ou tout autre artiste s’exprimant autrement visent un seul but, celui de donner forme par le moyen de la couleur ou de la matière, à des idées ou des sensations plastiques nées d’un besoin intérieur pressant, et qui doivent finir sur un support donné pour être visualisées, c’est-à-dire réalisées. De ce point de vue, je ne fais pas trop de différence, psychologiquement parlant, entre les genres. L’artiste est là en situation et il lui faut résoudre son équation artistique de la manière qui l’arrange. Le critique vient après pour un examen d’évaluation où le parti pris et l’objectivité requise entrent inévitablement en conflit et s’excluent mutuellement sur la base d’une argumentation serrée, jusqu’à l’obtention, noir sur blanc, d’une sorte de consensus où le poids et la présence du scripteur, c’est-à-dire le juge, sont à tenir en considération. La critique d’art est certes une affaire d’écriture essentielle ; il s’agit d’atteindre dans le travail de l’artiste ce que j’appellerai une peinture de la parole, en évitant l’écueil littéraire pour ne pas basculer dans des impressions marginales et des a priori verbeux. C’est dire que dans ce domaine, l’impartialité est quasiment inconcevable, pour la simple raison qu’il n’y a pas de vérité à souligner dans l’art, l’art qui n’est pas une science exacte et qui reste, depuis le Neandertal, une aventure humaine sujette à tous les aléas : une espèce de voyage vers l’inconnu. A titre d’illustration, j’avoue avoir réussi des textes sur des figuratifs, chose que je n’ai pas pu atteindre en cogitant sur des abstraits ou des naïfs. L’inverse n’est cependant pas impossible. Et puis il y a le facteur temps, qui vous fait découvrir avec le recul combien certains peintres considérés tantôt à la légère finissent par s’imposer grâce au maintien de leur travail et aux qualités évolutives dont ils ont toujours fait montre, en marge de tout tapage médiatique ; à ceux-là on reconnaît la force innée d’un tempérament digne de passer à l’histoire. L’objectivité du critique d’art, si objectivité il y a, est à situer à ce niveau d’évaluation, abstraction faite de toute complaisance.

-  Que pensez-vous de ceux qui écrivent sur l’art plastique au Maroc ?

- Généralement, je ne m’intéresse pas beaucoup aux signatures qui, dans ce milieu, se comptent sur le bout des doigts ; les textes m’interpellent en priorité. J’ai eu l’occasion de lire avec plaisir certains écrits que je qualifierais de pertinents, signés par des gens fréquentant peu la culture plastique. Cela est-il dû au hasard ? Peu importe. L’essentiel est que la matière traitée agrée à l’entendement et le travail abordé bénéficie d’une analyse avantageuse. Autrement, il y a des écrits d’auteurs connus que j’ai parfois trouvés très décevants. On y sent de manière flagrante une complicité de mauvais aloi avec des artistes généralement mineurs, se résumant en une attitude  intimidante d’intellectuel tout à fait conscient qu’il ne cherche en fait qu’à tromper son monde et se garde bien de le montrer. Je ne citerai pas de noms mais je décrie le fait d’engager sa signature pour des causes que j’estime perdues, de souscrire sans vergogne à une politique de l’anarchie et ce en contrepartie de bénéfices en nature ou en liquide, dont la répercussion risque de déteindre sur la renommée du signataire comme sur l’ensemble du paysage plastique. Je décrie le fait de porter au pinacle des noms tout à fait communs, qui ne brillent que par leur mauvais génie d’arrivistes, et qu’on sacrifie, contre argent sonnant, le crédit qu’on a mis dans tant d’année de recherche et d’expériences à l’honneur d’écrivains consacrés, devenus aujourd’hui des plumes serviles et traîtres à leurs idéaux.

-  Parlez-nous de votre peinture.

- Ce sont des « imaginations plastiques ». J’ai toujours pensé, et cru, que la création picturale ainsi dénommée relève de l’imagination, qui a sa source dans l’inconscient. Je ne fais pourtant pas de la peinture onirique. Je ne cherche pas à exprimer des rêves qui, comme on sait depuis Freud, sont l’expression sublimée de désirs interdits, libérés dans le sommeil. La dynamique des formes que je peins (géométriques, de personnages, etc.), le travail attentif sur la couleur et ses succédanés naturels, le recours aux contrastes et la singularisation voulue desdites formes, leur spontanéité au niveau du dessin, situeraient mes formulations plastiques du côté du fantastique, du ludique, de l’avenir, un avenir comme Terra incognita. Autrement dit, je donne libre cours à un défoulement « méthodique » de formes et de mouvements dont l’entière responsabilité doit sans doute revenir à ma main. Autrement dit encore, je m’interdis de penser, l’espace d’une seconde, à ce qui se trace sur le support comme projections imagées d’un moi en train d’exulter et livré pour ainsi dire à ce qui serait une mystique de l’aventure. Cela me ramène toujours à la sempiternelle question ; Qu’est-ce que la peinture ?  Je répondrai dans ce sillage que la peinture, l’acte pictural qui a donné lieu à des échafaudages théoriques interminables, demeurera à jamais une hypothèse, à savoir qu’en se posant comme artiste face à la toile, le prétendant à la création n’a aucune garantie à même de prouver que son entreprise, quelle qu’en soit la teneur, va prendre la tournure définitive d’une Å“uvre exponentiellement sublimable…

-  Comment expliquez-vous la ruée vers l’art que connaît actuellement le Maroc au niveau des galeries, des enchères et du nombre croissant des artistes ?

- C’est un phénomène social explicable en termes d’économie de la culture. Il faut comprendre qu’il s’agit pour tout et en tout d’un marché, et du moment qu’il y a offre et demande, cela entraîne logiquement l’installation de salles de ventes, de foires, de biennales avec des normes plus ou moins copiées sur la jurisprudence française à ce sujet, une administration et des gestionnaires pour affermir et élargir le réseau relationnel qu’on cible. Les galeries servent généralement de vitrine, parfois de relais, avec l’idée, pour certains, que l’essentiel des tractations doit se passer dans les coulisses.
Phénomène social donc, dans le sens que l’œuvre d’art est devenue un bien de consommation, reconvertible comme de la monnaie, pour lequel il faudrait savoir trouver le destinataire qui convient. Si on prend en considération l’action de l’Etat à propos, la peinture avec tout ce qu’elle génère d’intérêts et de manifestations publiques est aujourd’hui une bonne carte politico-culturelle à jouer. Aussi, le Palais encourage-t-il par ses acquisitions l’intérêt général porté à la création plastique, qui est signe de développement. Il suffit de voir ce qui se passe au niveau des festivals d’art, qui sont un paramètre parmi d’autres, pour s’en rendre compte. Tout cela est bien entendu positif, pourvu que se multiplient les débouchés et que prospère ledit marché.

-  Quels sont les artistes peintres marocains pour qui vous avez toujours eu de l’estime ?

- Certes, il y en a beaucoup, c’est selon le cas. Mais pour répondre brièvement (et arbitrairement), je dirais ceux dont les Å“uvres me parlent directement en dehors de tout discours  et loin de toutes acrobaties techniques. Les artistes que je sens sincères avec eux-mêmes et spontanés dans leur façon d’agir, autodidactes ou issus d’écoles (bien que j’apprécie mieux les gens cultivés). Je ne regarde pas précisément aux thèmes abordés, qui sont malheureusement à l’identique chez un grand nombre de nos figuratifs surtout : paysages, scènes de genre, personnages. Ce point m’indiffère et n’apporte rien de nouveau à mon sens au plan de l’histoire. Je suis surtout attiré par la manière de faire, où se révèle la sensibilité de l’artiste dans sa vérité et sa dimension naturelle. A partir de là le dialogue peut s’instaurer et les mots pour le dirent viennent d’eux-mêmes. C’est comme un rayon de lumière qui naît lentement et finit par vous baigner entièrement. On pénètre de la sorte dans une intimité particulière, amoureuse, sous le jour de laquelle l’artiste et l’œuvre s’abouchent.
Je reconnais cette mystérieuse correspondance d’abord chez les vétérans de la peinture marocaine que l’on connaît : A Cherkaoui, J ; Gharbaoui, A Zine, A. Rabii, M. Labied, etc. Je l’ai aussi constatée chez des jeunes et moins jeunes comme Larbi Cherkaoui, Noureddine Chater, Mahi Binebine dont l’œuvre n’a pas encore dévoilé tous ses secrets, chez Housbane merveilleux artiste de la forme, chez Leila Cherkaoui actuellement labyrinthique et kafkaïenne, chez Mourabiti de plus en plus matiériste et proche de la sculpture, chez Benjakan avec son luxe de couleurs et cet esprit rebelle qui traverse ses formes et déréalise ses personnages, chez B. Amal qui semble livré à une interminable et complexe partie d’échecs avec son arsenal d’abstractions à l’américaine, chez Lahbib Mseffer et ses poétiques paysages du littoral comme une invitation au voyage, chez Mansouri Idrissi qui allie exigence technique et mystique de la couleur, intégrant ses personnages silhouettés dans un édifice polychrome toujours tendu vers le haut, enfin chez Rahhal Dinari qui n’a exposé à ce jour qu’une seule fois et dont l’apport plastique est évident.


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Commentaires

1.Posté par Pacha Veilleur le 02/08/2010 10:59
TopNews
On trouve toujours du plaisir a lire Benhamza
Merci
http://www.emarrakech.info

2.Posté par Habib Moufaddal le 03/08/2010 01:01
j'ai horreur des gens qui croient tout savoir,parler d'artistes mais de quel artiste causer ?
je ne vois que des peintres en mal d'inspiration et d'expiration.,l'artiste lui, il peint par refus de la parole,en attendant que le ciel lui tombe sur la tête.
Anartistement votre !://
http://www.facebook.com/profile.php?id=1467658452

3.Posté par habib moufaddal le 03/08/2010 01:05
Twitter
Artistes dans mes bras,peintres s'abstenir !
http://twitter.com/habibmoufaddal

4.Posté par Echaoui le 16/08/2010 04:32
l'art est un horizon qui ne se limite pas par des techniques des idées des couleurs des gouts ou autres .L'art est l' horizon magique d'une expression sincère vrai et désintéressée .L'art est aussi un horizon de recherche sans but pré défini qui offre au récepteur des fragments de créations aux quelles il pourra joindre son imagination pour percevoir spontanément cette lueur profonde et pure qui imprègne l'âme et l'emporte loin du réel .je suis désolé mais il n'existe pas de règles pour juger une création artistique .
http://echaoui.blogspot.com

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