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Affaire Nichane. Pourquoi nous nous arrêtons là

Ahmed R. Benchemsi - Directeur général de Nichane et du gro le 23 Janvier 2007

Ahmed R. Benchemsi* - Et voilà. Le 15 janvier, la justice a dit son mot. Driss Ksikes et Sanaa El Aji, respectivement directeur de la publication et journaliste de Nichane, ont été condamnés à trois ans de prison avec sursis et 80 000 DH d'amende chacun. Quant au magazine Nichane lui-même, il a été interdit de parution pour une période de deux mois, à compter de l'énoncé du verdict.



Benchemsi et Ksikess
Benchemsi et Ksikess
Nous respectons cette décision de justice, mais nous avons quand même le droit de la commenter. Qu'en dire ? Que Driss, Sanaa et Nichane méritaient cette peine ? Certainement pas. De la prison (même avec sursis) et une interdiction de parution (même temporaire), c'est lourd, très lourd, quand le seul "crime" consiste à avoir rapporté des blagues.

D'un autre côté, ce n'est pas pour rien que notre credo éditorial, à TelQuel autant qu'à Nichane, est "le Maroc tel qu'il est". Et le Maroc tel qu'il est, c'est notamment un pays dont le Code de la presse, archaïque et liberticide, prévoit des peines de prison ferme et des interdictions définitives quand on est condamné pour "atteinte aux sacralités".

Nous avions plaidé innocent, la Cour a estimé que nous étions coupables. Soit. Mais grâce à Dieu, le juge n'a pas suivi toutes les requêtes du ministère public : il n'y a pas eu de prison ferme, et l'interdiction n'a été que temporaire. Quant à l'interdiction d'exercer le journalisme pour Driss et Sanaa (requise aussi par le procureur), elle a été expressément rejetée. Dans une logique strictement légale, le juge, puisque convaincu de notre culpabilité, a émis un verdict "clément". Et dans une logique politique, ce verdict était "équilibré". D'une part, il a "contenté" les islamistes et les conservateurs, parce que le "crime" de Nichane (c'est ainsi que certains l'ont qualifié !) n'est pas resté impuni.

D'autre part, il a "contenté" les journalistes et tous les épris de liberté, parce que le pire (la prison ferme et/ou l'interdiction définitive) a été évité. Et nous, sommes-nous "contents" ? Non, pas du tout. Nous sommes à la fois soulagés et consternés. En fait, nous sommes perplexes. En haut lieu, nous dit-on, on estime que ce verdict a contenté tous les Marocains, parce qu'il a permis de tuer dans l'œuf une "crise nationale" qui se profilait.

La passion a submergé la raison, les nuances ont été balayées par l'outrance. Nous ne ferons pas appel, pour ne pas risquer de relancer cette folie collective.

Objectivement, c'est hélas la vérité : une crise se profilait, et menaçait de devenir nationale. Dès ce fatidique 20 décembre, dès la minute où le premier ministre a interdit Nichane, où son directeur et sa journaliste ont été inculpés d'"atteinte aux valeurs sacrées", et où des religieux de toutes obédiences ont fait assaut de zèle et de suivisme pour nous clouer au pilori (le tout, longuement retransmis à la télévision), la rue s'est emparée du débat. Et comme à chaque fois que la rue s'empare d'un débat, les nuances sont balayées par la fureur et l'outrance. De journalistes qui cherchent à décrypter les ressorts de l'humour populaire, nous sommes vite devenus des "apostats qui insultent l'islam". Nous avions beau expliquer, encore et encore, que nous n'avions pas inventé ces blagues, que nous n'endossions pas leur contenu mais uniquement les dix pages d'analyse qui les environnaient (et que personne, hélas, n'a lues), que nous ne cherchions évidemment pas à insulter l'islam, ni à offenser personne, et que si certains s'étaient sentis offensés, nous leur présentions nos plus sincères excuses… rien n'y faisait. Les menaces de mort se multipliaient et la polémique de rue devenait de plus en plus caricaturale, de plus en plus dangereuse. Et elle enflait, enflait… Le verdict du 15 janvier - ou du moins, sa lecture politique - a "dégonflé" la crise en donnant des motifs de satisfaction (partielle) aux raisonnables comme aux déraisonnables.


Faut-il faire appel ? Faut-il relancer le processus judiciaire, avec tous les dangers collatéraux qu'il comporte ? Pour le Pouvoir, ne soyons pas naïfs, un verdict encore plus "clément" serait politiquement inenvisageable ; et l'innocence, hors de question. Mais surtout, combien de temps encore le processus d'appel durerait-il ? La polémique risquerait de rebondir, le malentendu de s'approfondir encore plus, la crise d'enfler de nouveau… Qui sait si certains groupes extrémistes ne profiteraient pas de ce délai supplémentaire pour exploiter politiquement l'affaire, en versant encore plus d'huile sur le feu ? Jusqu'où cette folie collective pourrait-elle aller ? Nous nous sommes donc retrouvés, à Nichane, face à ce terrible dilemme : renoncer à défendre en appel notre bonne foi (dont nous restons convaincus) et donc subir en silence les lourdes condamnations prononcées en première instance… ou aller en appel, au risque d'être à l'origine (involontairement, mais qu'est-ce que cela changerait ?) d'une déflagration sociale qui échapperait au contrôle de tous.

Nous avons tranché : nous ne ferons pas appel. Nous ne donnerons pas une nouvelle chance à la passion de balayer la raison. Nos droits nous sont chers, mais pas plus que la stabilité de notre pays. Parce que nous y vivons, parce que nous y travaillons, et parce que nous continuerons à y travailler. Dans deux mois en ce qui concerne Nichane, puisque la justice, hélas, en a décidé ainsi.

Beaucoup de pratiques sociales "islamiquement incorrectes" existent, et continueront à exister. Et nous continuerons à les rapporter, parce que c'est notre métier. Que cela plaise ou non.

Une question, évidemment, se pose. Comment allons-nous continuer à travailler ? Beaucoup ont interprété nos excuses comme une sorte de repentir global sur notre ligne éditoriale - et donc comme la promesse implicite que nous allions la changer.

Une (nouvelle) clarification s'impose. Nos excuses étaient adressées à ceux qui s'étaient sentis offensés. Et elles étaient sincères, parce que nous ne voulions, sincèrement, offenser personne. à la limite, s'il y a quelque chose à avouer (nous l'avons fait devant le juge), c'est une erreur d'appréciation. Nous ne pensions offusquer personne, nous nous sommes trompés. Dont acte, et regrets. Mais toute la société s'est-elle sentie offusquée par ces blagues, les plus inoffensives, franchement, parmi toutes celles qui circulent ? Certainement pas. Il y a d'abord une grande partie de la société, pas moins musulmane que l'autre, mais qui a une vision plus libérale de la religion. Des Marocains, sans doute la grande majorité, dont la foi est beaucoup trop profonde pour être "ébranlée" par de simples blagues. Il y a ensuite cette partie - non négligeable - de la société qui invente et colporte ces mêmes blagues, sans pour autant cesser d'être musulmane. Simplement parce que l'humour et l'autodérision ont toujours existé, de tout temps et sur tous les sujets, et qu'ils restent d'indispensables soupapes de décompression du corps social. C'est justement ce qu'expliquait notre article. Procès ou pas, verdict sévère ou pas, cette réalité sociale existe, et continuera à exister.

Beaucoup d'autres réalités sociales qui ne plaisent pas aux islamistes existent, et continueront à exister. Et nous continuerons à les rapporter, parce que c'est notre métier. Que cela plaise ou non. Nous continuerons aussi, dans nos chroniques et éditoriaux, à défendre les valeurs de liberté, de modernité et d'ouverture. Que cela plaise ou non. Chacun défend ses convictions, et les convictions des uns contredisent les convictions des autres. C'est ainsi que fonctionnent les démocraties, et ne pas accepter les débats contradictoires, c'est ne pas accepter la démocratie. Que ceux qui ne sont pas d'accord avec nous nous répondent, ça aussi, ça fait partie du débat démocratique. Mais qu'ils nous accusent d'"attaquer" ou d'"insulter" l'islam, à chaque fois que nous dévoilons ou que nous nous interrogeons sur une pratique sociale qu'ils jugent "islamiquement incorrecte" (mais qui n'en existe pas moins), ça, ça ne relève pas de la démocratie. Ça relève de la pression politique et du "takfirisme" (à peine) détourné. Autrement dit de la menace, de l'incitation à la haine, voire à pire. Nous ne l'accepterons jamais.

Il nous reste à remercier chaleureusement tous ceux, et ils sont très nombreux, au Maroc comme à l'étranger, dans le monde musulman comme en Occident, qui nous ont compris et défendus : confrères, instances et organisations professionnelles, défenseurs des droits de l'homme, intellectuels, politiciens et, surtout, lectrices et lecteurs, par milliers. Ils sont, vous êtes notre capital le plus précieux. L'équipe de Nichane vous donne rendez-vous le 17 mars - et d'ici là, TelQuel lui ouvrira largement ses colonnes. Restez-nous fidèles. Vous êtes notre raison d'exister, et c'est pour vous que nous continuerons à nous battre.


Commentaires

1.Posté par Mehdi le 24/01/2007 15:56

un conseil, à vous: benchemsi , ksikès et consort: soyez un peu plus mûrs,
vous faites preuve d'immaturité sans égal et san mesurer les conséquences de ce que vous rapportez.
vous n'allez pas nous faire avaler que ce que vous pondez, vous le faites innocemment...à d'autres!
les blagues que vous avez rapportées tournent surtout au "sein" de vos milieux familiaux libertaires , ce qui a débouché sur une vie dissolue que vous menez.
Pour ne pas être comme vous , je m'abstiendrais d'étaler le genre "d'amusements" qui constituent la majorité de vos préoccupations.
Assez de jouer les enfants gâtés, si vous voulez aspirer à quelque crédibilité.

2.Posté par Mouhssine le 24/01/2007 16:58
Je n'ai pas lu votre article mais j'ai entendu parlé de votre affaire dans une émission de France Culture.
Je ne sais pas si je partage vos idées mais comme disait voltaire, même si je ne les partage pas, je me battrais pour que vous puissiez les exprimer.
Je vous souhaite bon courage. Je pense que vous n'en manquez pas.
Cordialement.

3.Posté par ait lachgar le 24/01/2007 18:39

L’état semble être parfois anti islamique de part son durcissement envers les islamistes. Mais en même temps il est conciliant. Il semble dire à ces derniers, ne faites pas de désordres publics, mais vous pouvez propager vos idées rétrogrades. Si un journal, un livre ou une personne vous dérange, nous sommes là pour sévir. La justice semble être ce vieux patriarche sans personnalité, qui pour avoir la paix, donne raison aux plus forts, à ceux qui donnent de la voix. Que fera ce vieillard quand le populisme emportera les élections ? Les partis eux même sont tétanisés par la gronde des islamistes. Incapables de présenter un programme contraire, ils s’alignent médiocrement, dans l’espoir de sauver leurs meubles. En attendant, la majorité des marocains, ce Maroc démunis, marginalisé, que l’on s’entête à considérer comme inutile, meure de froid et en désespoir de cause s’exile en Algérie. Il suffit d’une mauvaise année agricole pour sombrer dans la guerre civile. Le retour à la sibaa. Qu...

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4.Posté par kenza le 24/01/2007 21:16
Ode à la liberté.
Vous êtes l’avenir. L’histoire retiendra vos noms. Comme pour les siècles de lumières, on a retenus que les noms de ceux qui ont connus la bastonnade.

5.Posté par othmane le 25/01/2007 10:21
reponse a mehdi
tout les marocains conaissent les blagues sur le sex la religions la monarchie ..... c est une honte internacional juge a des journalistes a 3 ans de prison pour ecrire des blagues que tt le monde raconte.
liberte d expretion

6.Posté par naima le 25/01/2007 18:54
je vois que vs avez fait 1 erreur de publier de telles blagues dans votre magasine mem s elles se racontent pr tt le monde mais en revanche vraiment le verdit était trop dur alors on doit oublier tt ça et recommencer de nouveau et si on perd , on perd pas la leçon.juste s' assurer qu il n y a pas de vrai justesse dans notre état

7.Posté par ahmad le 27/01/2007 23:03
au sieur benchemsi: sois tranquile on n'achètera plus tes torchons (en darija ou en français)!

8.Posté par bentoumert le 28/01/2007 13:08
Beaucoup de bruit pour rien !!!!!!!!!
c'est ce qui ressort de tout ce qu'on peut dire ou écrire...vous savez pourquoi ?
Parce que les marocains ne "lisent" pas les journaux...Alors ? A quoi bon tout celà ?

http://www.jiji-star.com

9.Posté par bentoumert le 28/01/2007 13:09
Aujourd'hui, ksikes demain jamai aprés demain peut-être moi ou Vous...les marocains ne s'en soucient point...
http://www.jiji-star.com

10.Posté par ziad le 30/01/2007 01:46
. je pense que toute personne peut s'arranger au coté de la liberté d'expression, j'entend par là les personnes censés bien sûr. Tout ce qui étais édité par nichane existe belle et bien dans la société, le journal n’a fait que le divulguer, ça une chose, la deuxième, on ne peut empêcher la dynamique contenue dans la symbolique sociale, cela veut dire ce qui est interdit aujourd'hui il ne le serait pas demain, ou bien le contraire, le halal sera haram , selon bien sur le développement de la société, car ces des facteurs socioéconomique, politique, qui en maintiennent et influences son émergence. Voila a mon avis la source de cette controverse

11.Posté par AIJJOU Ali le 02/03/2007 00:58
Concernant l'affaire NICHANE... j'ai déjà longuement émis mon opinion

Mais j'y reviens avec la lecture de tous ces commentaires et ces pseudo qui veulent dire plus que les commentaires de leurs porteurs ou supporters

Bentoumert, veut dire quoi "toumert" ? La sculpture par la mie de pain?
Ahmad.. cherche les analogies entre français et darija? La science linguistique par les "torchons". D'ailleurs les échanges des deux peuvent accoucher de'un art nouveau même c'est le couturier de Madona a eu la primauté d'introduire les boulangers dans les défilés de mode!
Naima (mère protectrice) joue la partition trop marocaine: mon fils ne fait pas de politique, ça conduit direct à la prison. Et pour le reste: il n'y a pas à se lamenter sur "la justesse" de notre justice et encore moins le nichane de notre etat ! Super fort ...
Mehdi est expert ès blagues sur : sexe, réligion, monarchie... mais partageant sa "honte internationale" avec des juges (peut-être marocains) et même plutôt contre eux. No...



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