Qu'entend-on par "crime d'honneur"?
Anja Wehler-Schöck: On parle de crime d'honneur lorsqu'une femme est assassinée par un membre de sa famille pour laver l'honneur de la famille. Il y a atteinte à l'honneur lorsqu'une femme est accusée d'un acte contraire à la morale, réel ou supposé. Cette inconduite est généralement d'ordre sexuel, mais elle peut aussi revêtir de nombreuses autres formes - désobéissance caractérisée, fréquentation d'un homme ou liaison extra maritale. Il peut aussi s'agir d'un viol, hélas fréquemment incestueux.
Cette pratique est-elle répandue?
Wehler-Schöck: Selon les estimations du Fonds des Nations Unies pour la Population, ce sont environ 5,000 femmes et jeunes filles de par le monde qui sont victimes de crimes d'honneur chaque année. Le Pakistan, avec environ 500 cas par an, est considéré comme un des pays où l'incidence de ce crime est la plus élevée. Mais il est difficile de connaître les chiffres précis, car le nombre de cas non signalés est considérable. Très souvent, les crimes d'honneur ne sont pas enregistrés comme tels par la police – soit par inconscience, soit parce que les assassinats sont habilement maquillés en en accidents ou en suicides.
Le Pakistan est un pays musulman. Ceci confirme l'hypothèse largement répandue selon laquelle les crimes d'honneur sont l'expression de la culture musulmane.
Wehler-Schöck: La majorité des crimes d'honneur étant commis dans des pays musulmans, on en déduit que cette pratique est en rapport avec l'islam.
Toutefois, ni le complexe de l'honneur ni la pratique du crime d'honneur ne sont enracinés dans l'islam. Ainsi, le principe suivant lequel le déshonneur pourrait être transféré d'une personne à une autre, ou à un collectif, est étranger à l'islam. De plus, le Coran contient une interdiction fondamentale de l'assassinat. Le fidèle n'a pas non plus le droit de prendre la justice entre ses mains.
Le complexe de l'honneur que je décris se retrouve partout ou la structure de la société est façonnée par la soumission à la famille, le paternalisme, et une forte influence religieuse. La pratique du crime d'honneur existe non seulement dans les pays musulmans et arabes, mais aussi dans certains pays latino-américains comme le Brésil et l'Equateur.
Vous avez étudié les crimes d'honneur en Jordanie et pas en Equateur, par exemple, ce qui aurait contredit les préjugés existants. Pourquoi?
Wehler-Schöck: J'ai pensé qu'il était important d'étudier un pays musulman et arabe, précisément pour pouvoir approfondir votre question précédente, c'est-à-dire pour établir si un crime d'honneur puise ses racines dans l'islam, dans la culture arabe ou dans la loi de la tribu. Pour moi, la Jordanie présentait une situation particulièrement intéressante parce que, depuis quelques années, ce pays a reçu une attention particulière dans le vif débat international sur le sujet des crimes d'honneur.
Par rapport aux autres pays où des crimes d'honneur se produisent, la Jordanie se distingue par les mesures progressistes qu'elle a prises en matière de violence contre les femmes. Il faut aussi se rappeler que le climat politique joue aussi un rôle pour cette recherche. Contrairement à ce qu'on voit en Iran, par exemple, ou au Pakistan, la libéralisation en Jordanie a propulsé la question des crimes d'honneur sur la place publique.
En droit jordanien, quelles sont les conséquences juridiques d'un crime d'honneur?
Wehler-Schöck: La notion de "crime d'honneur" n'existe pas en droit jordanien. La qualification serait plutôt "coups ayant entraîné la mort sans intention de la donner" (peine de prison de 15 ans au maximum) ou "assassinat" (peine capitale). Mais ces peines maximales sont rarement prononcées. En règle générale, les personnes coupables d'un crime d'honneur s'en tirent avec des sanctions très légères.
La situation politique actuelle joue-t-elle un rôle dans le problème des crimes d'honneur?
Wehler-Schöck: Il est concevable que le climat de conflit endémique dans les pays voisins ait entraîné une brutalité accrue dans la société jordanienne. Selon une analyse d'Amnesty International, on constate que dans de nombreuses sociétés marquées par une violence quotidienne, l'incidence des crimes d'honneur est en augmentation.
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Naima El Moussaoui est journaliste à Qantara.de. Anja Wehler-Schöck et politologue (Université Libre de Berlin/ Institut d'Etudes Politique Paris). Elle est consultante sur les questions de politique en matière de sexe, de famille et de jeunesse auprès d'une fondation politique de Berlin.