Londres – Le mois dernier, pour avoir soutenu l’intervention militaire au Yémen, un parlementaire britannique a été poignardé par une jeune britannique musulmane. En focalisant l’attention sur cette étudiante de 21 ans, Roshonara Choudhry, les médias britanniques ont jeté un éclairage inquiétant sur le Yémen. Selon
The Guardian, elle déclaré à la police : “J’ai suivi les cours d’ Anouar Al Aoulaki… C’est un érudit islamique. Il vit au Yémen”.
Les médias ne s’intéressant qu’aux prêches en ligne d’Al-Aoulaki, à son rôle dans le lancement d’un nouveau magazine d’Al-Qaeda, et au combat que mène le gouvernement yéménite contre Al-Qaeda, le Yémen réel, lui, a disparu. Et pourtant c’est bien dans le vécu de celui-ci — celui de l’immense majorité de la population, pas celui de quelques centaines d’activistes — qu’on trouve la clé d’une meilleure compréhension, propre à démolir les stéréotypes et peut-être, en fin de compte, moins extrémiste.
Dans un café du centre de Londres, près de la station King’s Cross, Aboubakar al-Shamahi, Yéménite né en Grande-Bretagne parle avec passion de son pays en sirotant son chocolat chaud. Pas une seule fois il ne parle d’extrémisme. En revanche, de la corruption, oui, il parle : il craint que l’argent des donateurs ne soit pas dépensé dans le développement à long terme. Il sourit en pensant aux efforts de ses parents pour le marier, il est près de l'extase en pensant à la beauté de la vieille cité de Sanaa. Personne de sa connaissance n’a, le moins du monde, été influencé par les prêches radicales d’al-Aoulaki.
Voilà bien le Yémen réel. Ce n’est pas le discours mensonger sur un Yémen habité par la haine de l’Occident, et camp d’entraînement d’activistes. Dans ce pays de plus de 22 millions d’habitants, dont plus de 70 % ont moins de 25 ans, si l’on se bat c’est pour le développement et pour le privilège de rejoindre l’Organisation Mondiale du Commerce. Voilà ce que la jeunesse anglophone du Yémen raconte à la face du monde sur Facebook. Un Yéménite canadien de 32 ans, Issmat Alakhali, a rassemblé plus de 4500 utilisateurs sur la page qu’il a ouverte en janvier dernier, “Je connais quelqu’un au Yémen, ce n’est pas un terroriste”. Plus récemment, un autre jeune Yéménite, Atiaf A., a démarré un projet de vidéo intitulé “Je suis yéménite, je ne suis pas terroriste”.
Cependant, interviewé en mai dernier, Al Aoulaki disait pouvoir se déplacer librement parmi les tribus du Yémen, parce que “le peuple du Yémen hait les Américains”. Ce n’est pas vrai. La plupart des jeunes Yéménites apprennent l’anglais non seulement parce que c’est la langue internationale des affaires, mais aussi parce qu’ils rêvent d'émigrer aux Etats-Unis ou en Europe, pour y étudier ou travailler.
Pour le jeune Yéménite moyen, les problèmes du quotidien sont plus importants que la politique. Les diplômés en sont à espérer trouver du travail. Les jeunes hommes se battent à la recherche d’emplois pour pouvoir se marier. Les jeunes couples doivent faire face à la hausse des prix. La moitié, environ, de la population a moins de deux dollars par jour pour vivre, et les indicateurs du développement social — sous-alimentation des enfants, mortalité maternelle, performances de l’école — restent extrêmement bas, selon le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies.
Dans le nord, des centaines de milliers de Yéménites ont été déplacés à cause de six guerres entre le gouvernement et les rebelles Houthis. Au sud, un mouvement sécessionniste en expansion menace l’unité du pays, alors que tous les mois des milliers de réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants pour raison économique débarquent sur les places, venant de la Corne de l’Afrique. Dans tout le pays, la prochaine génération aura à se battre pour avoir de l’eau à boire, dès lors que la population continue d’augmenter et que les aquifères, déjà épuisés, s’assèchent rapidement.
Au lieu de s’appesantir, toujours, sur Al Qaeda, les médias internationaux devraient plutôt mettre en valeur les initiatives de jeunes comme Resonate! Yemen, Moi et mon pays, Ayoon Shabah (“les yeux de la jeunesse” en arabe) et le Parlement des enfants yéménites pour s’attaquer à certains des autres problèmes du pays. Ils devraient mettre en valeur des entrepreneurs sociaux, comme Hayat al-Hibshi, fondatrice de la Assada Women’s Association, pour aider les filles venant de milieux pauvres et marginalisés à fréquenter l’école.
De plus, les médias devraient mettre l’accent sur les échanges positifs entre les communautés musulmanes du Royaume-Uni et du Yémen, comme l’association bénévole anglo-somalienne, qui a aidé à créer cette année, à Sanaa, une crèche pour les jeunes mères réfugiées.
Si la presse faisait plus de cas du changement positif voulu par les communautés, au lieu de se braquer sur le terrorisme, elle contribuerait à évacuer les stéréotypes négatifs qui ont cours en Occident sur le Yéménite et le musulman. Il en résulterait davantage de respect pour les musulmans dans les pays occidentaux, un recul du sentiment d’aliénation qu’éprouvent leurs enfants et, qui sait, une moindre disponibilité à écouter un prédicateur radical.
###
* Alice Hackman vient de rentrer à Londres après deux années passées à Sanaa en qualité de reporter et de responsable des chroniques spéciales du
Yemen Times. Suivre ce lien pour accéder à son blog au Yemen: aliceauyemen.blogspot.com. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 10 décembre 2010, www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.
Source :
http://www.commongroundnews.org/article.php?id=289...