1° La laïcité "à la française" est-elle un dogme qu'il faut relativiser ?
Dans mon livre Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007), j'explique que la laïcité n'est pas une doctrine à laquelle on adhère ou non. On peut très bien être musulman, catholique, athée, etc., et laïque en même temps. C'est un concept philosophique qui, à la différence de la tolérance, ne se demande pas comment faire exister ensemble les libertés dans une société donnée en tenant compte des différentes communautés existantes, mais comment construire un espace a priori qui rend possible la liberté d'opinion de chacun. Cet espace est celui de l'autorité publique, c'est celui qui produit et applique le droit. C'est précisément parce que l'autorité publique est totalement aveugle aux croyances et incroyances que dans la société civile chacun jouit de la liberté d'opinion sans avoir besoin pour cela d'appartenir à une communauté ou à un groupe de pression. Ce principe est d'une grande actualité et il répond aux questions urgentes qui se posent aujourd'hui : le relativiser serait à mon sens une erreur politique.
2° Pourquoi ne peut-on pas se contenter de la simple tolérance, comme cela se fait dans beaucoup de pays libres ?
Il y a des raisons historiques qui font que la France, pour être tolérante, s'est dotée de la laïcité, mais je m'en tiendrai à une réponse conceptuelle. La tolérance existe dans la société civile : de ce point de vue, il n'y a pas de différence. En revanche la laïcité permet de fonder l'association politique en dehors de toute référence de croyance : c'est un principe plus minimaliste, c'est incompatible avec une religion officielle. Ce principe minimaliste est aveugle aux croyances et pratiques des gens (sauf bien sûr s'il y a contradiction avec le droit commun) et aveugle aux communautés, qui n'ont aucune reconnaissance politique (même si elles peuvent jouir d'un statut juridique comme n'importe quelle association) : c'est un point de vue plus favorable aux individus. Il n'y a aucune obligation d'appartenance.
3° Croyez-vous que la laïcité est condamnée à rester une « spécificité » française ou bien y voyez-vous un modèle exportable ?
La laïcité « à la française » a souvent été défigurée : on a pu faire croire qu'il s'agissait d'une position antireligieuse. C'est exactement le contraire : le principe de laïcité a pour fin le déploiement de la liberté d'opinion dans la société civile. Depuis quelques années, les grands pays tolérants regardent du côté de la France avec intérêt, notamment le Royaume-Uni, les Pays-Bas et les USA, pourquoi ? Un régime de tolérance simple est relativement désarmé pour affronter un dogmatisme intégriste « dur » à prétention hégémonique (qui ne supporte pas autre chose que lui-même). La laïcité est beaucoup mieux armée parce qu'elle n'accorde a priori aucune reconnaissance politique aux communautés de croyance, et qu'elle fonde l'association politique sur une base qui ne requiert aucune profession de foi. Même le lien politique n'a pas besoin d'un acte de foi en régime laïque.
4° La laïcité est-elle une position antireligieuse ?
Nullement. Ce qui est contraire à la laïcité, ce ne sont pas les religions, c'est leur prétention à faire la loi, à s'imposer comme règles civiles, c'est aussi la prétention à présenter le lien religieux comme le modèle du lien politique. Donc ce qui est diamétralement opposé à la laïcité, c'est une religion civile – faire de la foi une loi civile ou symétriquement faire de la loi civile un article de foi. Une position antireligieuse « ultra » consisterait à vouloir étendre à la société civile l'abstention qui doit régner dans la sphère de l'autorité publique – ce qui reviendrait à limiter l'expression des opinions à l'intimité – mais cela est en totale contradiction avec la laïcité dont la fin est précisément de rendre possible la liberté d'opinion.
*Propos recueillis par Rachid Boutayeb qui est journaliste indépendant basé à Berlin.