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Coopérer dans des salles exigües, aux murs en contreplaqué

CG News-Emarrakech le 20 Décembre 2008

Matthew Alexander - New York - Pendant mon séjour en Irak en tant qu’interrogateur, je me suis souvent retrouvé face à face dans l’isoloir – salle exigüe, aux murs en contreplaqué - avec des hommes qui faisaient partie du haut commandement d’Al-Qaeda. J’ai conduit plus de 300 interrogatoires et en ai supervisé plus de 1000.



Coopérer dans des salles exigües, aux murs en contreplaqué
La plupart de ces hommes avaient soutenu d’une manière ou d’une autre la campagne d’attentats suicides d’Abu Musab Al Zarqawi qui a plongé l’Irak dans une guerre sectaire entre sunnites et chiites. En fait, un de ces hommes, un imam sunnite du nom d’Abu Ali, me dit un jour : « Si j’avais un couteau, je te couperai la gorge ».

Trois jours plus tard, Abu Ali me confiait où se trouvait une des cachettes d’Al Qaeda utilisée pour les opérations d’attentats suicides. A cet endroit nous avons pu arrêter l’homme qui nous a mené jusqu’à Zarqawi, qui fut par la suite tué par les forces américaines en juin 2006. Pourquoi ce changement soudain ?

Je trouve que l’interrogatoire met en lumière les fondements de la condition humaine.

C’est dans cette salle exigüe aux murs en contreplaqué que les mots deviennent des géants, que les larmes coulent comme des rivières et que les émotions s’embrasent comme des incendies.

Cela s’explique du fait que les enjeux d’un interrogatoire sont extrêmement élevés – des vies en dépendent. Mais aussi, un lien profond se tisse entre le détenu et l’interrogateur. Ce sont après tout deux être humains, tous deux ayant besoin de l’autre. L’interrogateur contrôle la liberté du détenu. Le détenu possède l’information.

Qu’est-ce qui a convaincu Abu Ali de dévier de la cause qu’il avait servi encore 72 heures auparavant ? Son fils.

Pendant trois jours mon partenaire et moi-même nous nous étions efforcés de comprendre Abu Ali en tant qu’individu. C’était, après tout, un père de famille : un homme qui s’était rallié à Al Qaeda par besoin de protection de la milice chiite qui avait tué son meilleur ami et l’avait chassé de sa maison.

Durant ces trois longues journées d’interrogation, j’ai fini par comprendre Abu Ali en tant qu’homme, rempli de haine mais aussi plein d’espoir. Il haïssait l’Amérique pour l’avoir mis dans une situation où il avait dû choisir Al Qaeda, mais il espérait en même temps que l’Amérique change de politique et vienne à nouveau en aide aux Sunnites.

J’ai répété à maintes reprises à Abu Ali que l’avenir de l’Irak reposait dans les mains des enfants de ce pays. Pour faire la paix, la nouvelle génération devra trouver le chemin de la réconciliation.

Je lui ai dit : « Ecoute, nous les Américains avons fait de nombreuses erreurs. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous ne pouvons pas aujourd’hui travailler ensemble à les corriger.

Quand on lui a demandé s’il voulait que son fils grandisse dans cet environnement de violence, il a répondu : « Je veux que mon fils grandisse dans une atmosphère de paix.»

C’est à ce moment qu’il a décidé de rejeter l’idéologie de violence radicale de Zarqawi.

Cette anecdote est riche d’enseignement qui devrait être utilisé à une échelle bien plus vaste par les hommes politiques américains. Dans la bouche de Frederik Kagan, un historien militaire qui enseigne à l’Académie militaire américaine, « Malheureusement, notre doctrine militaire actuelle nous enseigne à voir tous les ennemis potentiels comme des cibles et non pas de les voir comme un ensemble d’êtres humains armés où ce qui compte réellement est notre interaction avec eux ».

Cette vision a eu pour conséquences des cas fréquents de torture et d’abus à Guantanamo, en Afghanistan et en Irak. Les Etats-Unis doivent changer leur méthodes d’interrogatoire et passer d’une tactique d’intimidation et de contrôle à une tactique basée sur la négociation et le compromis.

La torture et les mauvais traitements sont contre-productifs dans la prévention des attaques terroristes car elles mènent souvent à de fausses informations – un détenu dira n’importe quoi pour faire cesser la douleur. Ces techniques sont aussi en contradiction absolue avec les principes de base américains de libertés et de justice.

Beaucoup de membres d’Al Qaeda ont rejoint ce groupe pour des raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’idéologie. Et c’est seulement en approchant « nos ennemis » dans un esprit de coopération et de négociation que nous serons capables d’atteindre une résolution pacifique du conflit.

Le président élu, Barak Obama, a promis de bannir la torture dans les services américains et de fermer la prison de Guantanamo. Nous avons une fenêtre d’opportunité unique de changer les choses.




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