Au Maroc, un tel critique est, disons-le sans négativisme, plutôt rarissime ; il reste même l’idéal. Pourquoi ?
Parce que, souvent, l’objet de son sujet, qui sont les œuvres d’art (y compris ceux qui les font), pêche par un laxisme qui le désespère, et fait que, sans doute inévitablement, puisque équivoque il doit sûrement y avoir, il se voit confronté à un dilemme ; un dilemme qui le contraint à choisir entre deux choses : tomber à plat ventre et consentant dans un panégyrique irrationnellement monnayé, qui à ce que cela fasse de lui un triste « défroqué », et fasse que sa parole se trouve n’être qu’un fatras langagier ayant pour seul centre d’intérêt un nom quelconque généreusement encensé, ou s’instituer contradicteur circonspect, et intelligent, de ce qui aurait pu être à ses yeux de l’art (au sens fort du terme) et qui ne l’est pas, impératif kantien de la conscience à l’appui.
Vu que le paysage artistique au Maroc regorge (c’est un euphémisme) de noms dissemblables jusqu’à la dissonance : figuratifs tous azimuts, abstraits plutôt maniéristes, calligraphes coloristes faisant volontiers dans la mystification, installateurs d’étranges machines architecturales, naïfs rattrapés par l’age, le discours critique, voulu d’obédience cartésienne et nourri des fleurons de la pensée analytique, se trouve en situation de forclusion.
Comment rendre compte d’un imaginaire iconographique commun (sans doute au ¾ important, qui se trouve pourtant à moitié voué au simulacre, car tenté par les sirènes du marché, un marché que hantent de plus en plus des chauves-souris aux ultrasons viciés, un marché à fond de train commercialiste, pour la promotion duquel on multiplie ici et là des flatteries publicitaires comme autant de souricières, sans souscrire noir sur blanc à la déviation, voire à la gabegie !
Certes, qu’est-ce qu’un critique d’art (question légitime) ? Mais alors, en même temps, qu’est-ce qu’un artiste, sachant que, toute synthèse faite à ce propos, la vraie création (et elle existe heureusement !) ne dépend pas étroitement ni exclusivement des gens qui s’y adonnent (métaphores interchangeables), mais plutôt du Temps (avec majuscule), de ce que l’histoire a cumulé d’interrogations massives et solidement pensées, face qu devenir d’une cause qui reste commune malgré tout ; qu’elle émane d’individualités très souvent isolées, ayant ou non des affinités, gloires virtuelles en soi, qu’un Proust écrivant sur Whistler (peintre américain), qualifie d’ « importants passeurs neutres, d’éclaireurs qui s’ignorent ».
Le jour où à une pareille question une réponse viendrait à convenir, l’expression artistique, consciente de ses véritables atouts, découvrira naturellement son bon répondant critique.