Dans les ténèbres diaphanes de Mahi Binebine


Maati Kabbal - Paris le 11 Avril 2008


Maati Kabbal - Paris - Après les expositions de Rabat ( Bab Rouah), la Chine, la Biennale Sao Paulo, pour ne parler que des plus récentes, celles de Paris (les 16 et 17 avril 2008), représentent dans le parcours de Mahi Binebine une étape symbolique cruciale, tellement l’artiste-écrivain aime la ville-lumière qui le lui a bien rendu.


Dans les ténèbres diaphanes de Mahi Binebine
C'est à Paris qu'eut lieu son rebond, voire sa métamorphose sur le plan romanesque et pictural, avant que Marrakech, sol natal,  ne vienne structurer solidement son Å“uvre dans une nouvelle thématique que l'on peut qualifier du morcellement et de dislocation : têtes détachées de leur tronc, corps scindés et difformes, mains coupées prises en vrac dans un filet…Né à Marrakech en 1959, année trouble dans l'histoire du Maroc, « le bras de fer entre la monarchie et les mouvements de libération est à son comble. Hassan II, alors prince héritier, cherche à étêter la gauche, mais sa bête noire reste sans aucun doute le leader Mehdi Ben Barka.

Ce dernier devait dans la dernière semaine de décembre de la même année tenir une conférence devant les étudiants de l'Université Al Qaraouiyine de Fès. L'idée de voir le leader s'adresser à un parterre aussi prestigieux d'étudiants faisait enrager le pouvoir. Tout autour des nationalistes grenouillaient collabos et agents troubles. Abderrahmane Youssoufi est arrêté en compagnie de plusieurs nationalistes dont Fqih Basri. Dans le tas, Mohamed Lahrizi est enlevé à Fès dans la matinée du 17 décembre 1959 ». écrit Abdellatif El Azizi dans le magazine Tel Quel (en date du 10 avril 2008).

C'est également l'année de l'éclosion et du raffermissement de l'art et da la création romanesque marocains, ainsi que de l'émergence de l'urbanité, d'une élite moderne et d'un style de vie nouveaux.
 
Le tournant que l'on peut qualifier de tragique dans la vie de Binebine coïncidera avec les années de plomb : le frère aîné donné pour mort alors qu'il croupissait dans le mouroir de Tazmammart, une mère courage, abandonnée avec ses enfants par le mari, histrion  d'Hassan II. Elle les éleva avec dignité en s'engageant dans la vie active. Elle décéda d'un cancer. Ces événements laissèrent des traces indélébiles sur le jeune Binebine, qui fort de leurs impacts décida de se prendre en charge.

A Paris, il enseigna les maths, mena une vie d'étudiant bohême avant de rencontrer l'écrivain Agustin Luis Gomez qui l'initia à l'art de l'écriture. Mahi apprit très vite comment nouer et dénouer les narrations.  Puisant dans son vivier personnel, il commet des récits centrés sur des destins tragi-comiques, mais dont les personnages réussissent à la fin de triompher du malheur et de l'infortune.

Parallèlement, sa peinture évolue vers des formes abstraites à l'esthétique diaphane de laquelle se dégagent, tels des coups de bourrasque, des traînées de couleurs intenses.  Entre peinture et écriture romanesque allait se déployer une narration complexe travaillée par la question de l'arrachement et du masque. Romans peuplés de personnages démembrés, fragiles, en plein chute, cependant pleins de vie et d'énergie, faisant face au mal et à la mort. Tableaux hantés par des masques excavés renvoyant à l'horreur du vide et de l'épouvante, mais gorgés de lumières. 

Entre Å“uvre romanesque et Å“uvre picturale circulent avec subtilité des histoires et des destins pétris dans la douleur, brisés par le mauvais sort, mais gardant espoir et hilarité; dans leur jeu de miroir s'énonce deux paradigmes majeurs : celui de l'évanescence et de la transparence.  Mahi Binebine a composé des êtres d'une matérialité primale, des êtres d'argiles évoluant vers une condition éthérée, fantomatique dont le masque est l'emblème suprême. Le masque tire sa dynamique de l'imaginaire totémique africain et de la non-représentation occidentale.

Attentif aux infortunes des êtres humains, puisant dans son histoire personnelle, Mahi Binebine transpose, translate le tragique, l'espoir, la puissance des ténèbres et la force des lumières dans des corps aux mouvements Sisyphiens, lestés de fardeaux, avançant masqués vers des horizons saturés.

La condition inhumaine des damnés de la mer, appelés Harragas, en est le symbole fort. S'il ya un engagement et  une politique dans l'Å“uvre de Mahi Binebine c'est au service d'une esthétique du corps à corps avec soi et avec le Réel. C'est en cela que peinture et écriture dans son travail ne souffrent aucune amnésie, entretiennent avec la mémoire un rapport constant et privilégié. 
Mahi Binebine expose dans deux espaces parisiens :

Du 17avril jusqu'au 17 mai 2008, exposition à la galerie 75. rue de Faubourg St-Honoré, 75008 Paris.
Du 17au 27 avril, exposition à la galerie LoftParis, 3bis, rue des beaux-arts. 75006, Paris.


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