Entretien avec Mohamed Rachdi autour de son exposition Les Rosaces du désir


Emarrakech le 3 Octobre 2009


La galerie Nadar présente, pour la première fois à Casablanca, Les Rosaces du désir de Mohamed Rachdi, exposition qui marque le retour de l’artiste dans son pays.


Mohamed Rachdi
Mohamed Rachdi
Pourquoi avoir choisi le titre «!Les Rosaces du désir!»!?

Les Rosaces du désir est une suite naturelle d’un travail sur les plaisirs du jardin et du désir amoureux que je ne cesse de développer depuis plus 20 ans. En déployant un ensemble d’oeuvres qui épousent toutes des formats circulaires, je ne fais au fond que continuer à rouler les «O» qui circulent déjà dans mes oeuvres depuis longtemps et notamment dans mon installation intitulée OOO Les Puits du désir (dispositif d’installation monté en été 2006 à l’église Notre-Dame de Montataire en France).

À mon retour au pays, je me suis interrogé sur la manière de poursuivre la culture de mes propres jardins plastiques. J’ai regardé à nouveaux nos arts traditionnels et les différentes pratiques artisanales.

Les rosaces me viennent du travail de la décoration, ce que l’on appelle attawriq ou attashjir (la mise en arbre) que développent nos maîtres artisans du plâtre, du zellij, du tissage, de la broderie…

En exploitant une variété de matériaux (plâtre, céramique, métal, bois, tissu…), en articulant une multiplicité de références culturelles et de formes artistiques et en usant d’un large éventail d’outils et techniques y compris les nouvelles technologies, j’essaie d’élaborer un langage plastique qui me soit
personnel.

Je m’évertue à faire de mes constructions des lieux où éclatent des fictions, où interfèrent des figures du jardin et du désir dans un entrelacement plastique subtil et une poétique fertile. Il s’agit d’un véritable hymne au plaisir et à l’amour, un hommage aux couples amoureux aussi bien réels que mythiques. Ce que reflète le titre de mon exposition à la galerie Nadar.

" Comment le désir s’exprime-t-il à travers ces rosaces!?

Comme vous le savez, j’aime la noblesse du décoratif. Aussi, à travers mes rosaces, je cultive volontiers la délicatesse de l’ornemental afin d’en faire de véritables jardins où s’attirent et s’étreignent, au sein des structures d’enchevêtrement végétal, des figures du désir, des couples aussi bien légendaires que réels.

Ceux qui habitent notre imaginaire comme ceux qui évoluent dans notre quotidien, ainsi que sur nos écrans de télévision, cinéma et Internet, sur nos journaux, revues et magazines… Bref, nous-mêmes aussi bien que nos doubles imaginaires, ce que nous désirons être.

Dans mon activité créatrice, à travers mes tâtonnements et mes trouvailles, mes certitudes et mes doutes, ma quête de jouissance reste vive et ouverte sur tous les possibles, sur l’infini poétique. Ce n’est qu’en créant que je prends vraiment conscience de la puissante fragilité de mon être, en
permanente poursuite de son ombre toujours fuyante.

Entretien avec Mohamed Rachdi autour de son exposition Les Rosaces du désir
Mais d’où proviennent ces figures de couples qui peuplent vos oeuvres!et comment sont-elles travaillées!?

Elles sont extraites de l’univers littéraire et de l’histoire de l’art, non sans les faire passer au filtre de l’activité créatrice, par de multiple procédures techniques et plastiques (sélection, numérisation, schématisation, détourage, découpage, projection, report, collage, assemblage, gravure,
sculpture, couture, broderie…).

Ainsi, ces figures opèrent un véritable voyage mnésique. Elles se métamorphosent en ne gardant de
leur origine qu’une vague mémoire.

Tout en préservant un lien avec d’où elles proviennent, elles deviennent alors tout autres dans mes propresoeuvres.

J’aimerais que les visiteurs des Rosaces du désir puissent y contempler — et pourquoi pas s’y
identifier du fait que tout détail distinctif y est éliminé!? — des silhouettes du couple du Jardin
Primordial, Adam et Ève!; mais aussi de ceux qui enchantent nos jardins poétiques, tels Tristan et Iseult, Madjnoun et Laïla, Roméo et Juliette…!; ou encore ceux des jardins de la mythologie antique, tels Léda et le Cygne, Vénus et Adonis…!; sans oublier, bien sûr, ceux qui continuent toujours et encore à tisser des entrelacs du désir dans la vie quotidienne, nos ruelles, restaurants, parcs et
jardins…

Une part importante de l’art contemporain se veut critique et cherche à interroger le fonctionnement de la société, les enjeux économiques, politiques... Ne pensez-vous pas que votre art est en déphasage avec cet esprit!?

En tant qu’artiste praticien — et non en tant que théoricien, critique et chercheur en art qui se doit d’étudier la diversité des propositions artistiques —, je tourne le dos à ce qui pointe la dimension dramatique et tragique de la vie, sa face de cruauté. Je préfère un art du jardin et de l’enchantement, un art optimiste qui célèbre la face joyeuse de la vie, la beauté et le jeu, le plaisir et le bonheur. Sans doute, s’agit-il d’une question de tempérament. J’aime, en effet, développer cet art qui, dans le désert de l’existence, travaille à faire pousser des oasis du délice pour continuer à cultiver le désir amoureux. Mais, ne peut-on pas voir aussi, dans cette attitude créatrice qui prône un art de liberté et du plaisir, du désir et de jouissance, une autre manière d’intervenir souterrainement sur des questions sociales et politiques!?

L’oeuvre la plus révolutionnaire de Picasso n’est pas Guernica (1937) qui traite un thème politique, mais Les Demoiselles d’Avignon réalisée 30 années auparavant, oeuvre dont la thématique tourne autour du désir et du plaisir et qui a disloqué radicalement le système de représentation développé en
Occident des siècles durant.

Les oeuvres qui révolutionnent profondément nos esprits ne sont pas forcément celles qui s’affichent critiques et dénonciatrices des dysfonctionnements sociaux, économiques et politiques, mais assurément celles qui, en s’interrogeant sur leurs propres moyens d’énonciation, savent agir poétiquement sur le socle de notre être. Celles qui manipulent avec
délicatesse notre langage, notre mémoire et notre imaginaire, nos références culturelles et préférences esthétiques. Celles, en fin du compte, qui savent nous métamorphoser subtilement à partir de nos profondeurs les plus intimes, à l’origine de nos élans vitaux, aux racines même de nos pulsions désirantes…

" Entretien réalisé par Laïla Faraoui, directrice de la galerie Nadar


________________________Dans la même rubrique_________________________




1 2 3 4 5 » ... 793