LE MOT ET LA CHOSE
Zoulikha Bouabdellah cultive les mots d’amour : elle dessina d’abord des mots sanglants, brûlants — « passion », « adoration », « folie » — en arabe, chacun sur une petite feuille de papier. Dans ces ébauches calligraphiques, la graphie devenait parfois forme, on devinait ici un nuage, là une poitrine, ailleurs un élan. Toutes ces feuilles juxtaposées composaient une mosaïque de discours amoureux, qui furent ensuite dispersés, communauté éclatée d’amours disséminées chez collectionneurs, galeries et musées, mais qu’un fantôme commun toujours relie. Depuis, Zoulikha Bouabdellah sème le mot « amour » lui-même (Hobb), le fait proliférer en tout lieu.
Depuis que le monde est monde (ou en tout cas depuis l’ « invention » du langage), le mot n’est pas la chose et la chose n’est pas le mot. Si le mot parlé, chuchoté ou crié n’est qu’éphémère, que souffle sans empreinte, le mot écrit, lui, s’inscrit dans un espace linéaire unidimensionnel, le geste d’écrire obéissant à une linéarité bien spécifique, résultat d’une histoire, d’une culture, depuis le cunéiforme mésopotamien jusqu’à l’idéogramme chinois. Il n’est pas indifférent que, dans la double culture de Zoulikha Bouabdellah, les linéarités de ses deux écritures soient inversées, en miroir, de droite à gauche pour l’une et de gauche à droite pour l’autre.
Il est aussi des mots qu’on ne peut visualiser et des choses qu’on ne peut nommer. C’est une autre manière d’impossibilité, une autre tension entre acte et parole, entre « le mot et la chose », que dans son poème éponyme et dans un bien autre registre, l’abbé libertin Gabriel-Charles de Lattaignant tente vainement de saisir.
Dans son travail sur le mot amour (Hobb), Zoulikha Bouabdellah s’insère à son tour dans cet écart entre le signifiant et le signifié, tentant d’établir une passerelle entre le mot et la chose : peupler le monde du signe « amour » équivaut-il à le peupler d’amour ? Acte d’artiste, son œuvre est-elle aussi une morale, une mission ? Le monde sera-t-il meilleur une fois rempli de (Hobb) en tout genre ? Robert Indiana, l’auteur de la fameuse sculpture LOVE, reproduite partout dans le monde sous toutes sortes de formes, pensait que « l’art réveille l’amour que les gens portent en eux à condition qu’ils le côtoient tous les jours ; une sculpture représentant de l’amour ferait ressortir l’amour de chacun ».
Dans ce travail sériel sur le signe, son sens et son empreinte, Zoulikha Bouabdellah a l’ambition de créer elle aussi une forme à vocation universelle. Les mots rouges et noirs, masculins et féminins, se combinent et s’accouplent, mots mis en formes comme des corps en congrès. C’est aussi une interrogation sur la diversité des cultures et sur la manière dont l’amour peut bâtir des ponts entre elles, un questionnement sur les rapports entre genres et entre peuples. Naviguer entre LOVE et Hobb, c’est traverser le miroir, changer sa manière d’être dans le monde. Tant la vie que le travail de Zoulikha Bouabdellah s’inscrivent dans cette traversée, dans ce passage, ce nomadisme entre les deux rives de la Méditerranée, entre le Nord et le Sud, entre homme et femme, entre plaisir et douleur, entre visible et non-dit.