Franz Magnis-Suseno : les minorités doivent avoir le droit de pratiquer librement leur religion


par Anett Keller - CGNEWS le 11 Juin 2010



Franz Magnis-Suseno : les minorités doivent avoir le droit de pratiquer librement leur religion
Franz Magnis-Suseno, prêtre jésuite d’origine allemande, enseigne la philosophie en Indonésie. Dans son interview avec la journaliste indépendante Anett Keller, cet Allemand naturalisé Indonésien parle de questions de tolérance religieuse en Indonésie et revient sur la notion de blasphème et sur sa définition dans ce pays.

Un certain nombre d'évolutions récentes en Indonésie préoccupent sérieusement les partisans du pluralisme et de la liberté de religion. La loi controversée contre la pornographie a été maintenue par la Cour constitutionnelle indonésienne, mais par ailleurs, les juges ont refusé une révision de la loi de 1965 sur le blasphème. En outre, les communautés chrétiennes se sont vu refuser, une fois de plus, des permis de construire pour de nouvelles églises. L’Indonésie serait-elle en train de devenir de plus en plus intolérante ?

Franz Magnis-Suseno : Je vois deux tendances. La tendance positive est que de plus en plus de personnalités importantes issues de la majorité musulmane soutiennent le pluralisme. On peut citer notamment les jeunes intellectuels appartenant aux deux grandes organisations musulmanes Muhammadiyah et Nadhlatul Ulama. D’ailleurs, il existe de nombreux autres groupes promouvant le pluralisme et un grand éventail d’études et de programmes d’échange encourageant le dialogue entre chrétiens et musulmans.

Dans l’ensemble, personne ne remet en question les principes de base du Pancasila selon lequel le pays appartient à tous ses citoyens d’une manière égalitaire.

En revanche, ce qui me préoccupe c’est le fait que l’intolérance chez l’homme de la rue semble gagner du terrain. Certes, ce phénomène peut s’expliquer par l’influence grandissante de mouvements comme le Hizb ut-Tahrir et l’Islamic Defender Front (FPI), mais il y aussi l’emprise de certains partis politiques qui jouent de plus en plus la « carte de l’islam ».

Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir de l’Indonésie ?

F. Magnis-Suseno : Tout dépend du degré de stabilité future de la démocratie dans le pays. Je pense que la situation est bien meilleure que ce qu’on pourrait croire vu de l’étranger.

La croissance économique est considérable, la pauvreté en baisse, et le président indonésien, Susilo Bambang Yudhoyono, réélu l’an dernier, jouit d’une grande popularité. Tout dépendra de savoir comment les Indonésiens voient leur pays à long terme. Si les gens pensent que l’Indonésie restera enlisée dans la corruption et la pauvreté, les groupes extrémistes auront alors forcément la tâche facile.

Le 19 avril, la Cour constitutionnelle a rejeté une révision de la loi controversée sur le blasphème, qui reconnaît six religions principales – l’islam, le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme – loi dont on s’est servi dans le passé pour persécuter des minorités religieuses. Vous avez été appelé à donner votre avis en tant qu’expert à une audience de la Cour constitutionnelle sur la révision de la loi. Comment se fait-il ?

F. Magnis-Suseno : Premièrement, je suis particulièrement critique envers le premier paragraphe de la loi, qui décrit le blasphème comme étant une forme d’« enseignements déviants » de la religion. Cette définition est erronée. Le blasphème est le dénigrement d’une religion et peut constituer un délit punissable, mais il ne signifie en aucun cas une déviation par rapport au point de vue de la majorité.

Deuxièmement, il n’incombe pas à l’Etat de déterminer quels enseignements sont «corrects » et lesquels sont déviants. L’Etat ne peut pas dire que les catholiques ont raison et que les témoins de Jéhovah ont tort – simplement parce que les premiers ont plus d’adhérents. La liberté de religion doit également s’appliquer aux minorités.

Pourquoi pensez-vous que la Cour constitutionnelle a refusé la révision ?

F. Magnis-Suseno : L’argument des partisans de la loi, comme les membres du gouvernement et les représentants d’organisations issues de la grande majorité musulmane, est que la paix sociale ne peut être garantie sans cette loi. En réalité, ils ne font qu’ exercer une forme de chantage contre nous - membres d’organisations non gouvernementales pluralistes et représentants de la Commission nationale des droits humains – en nous menaçant indirectement de violence. Les représentants des communautés hindoue, bouddhiste, et confucianiste ont pour leur part exprimé leur soutien à la loi, craignant que, sans celle-ci, il n’y ait plus de cadre légal leur permettant de pratiquer leur religion. Les auteurs de la pétition auraient peut-être dû consacrer plus de temps à dissiper ce genre de préoccupations.

Les mouvements extrémistes sont-ils donc gagnants?

F. Magnis-Suseno : La difficulté à laquelle nous sommes confrontés n’est pas le nombre, relativement limité de ceux-ci. Le problème, c’est qu’une grande partie de la population est facilement attirée par ces mouvements, du fait que les problèmes sociaux demeurent si profonds. De nombreux Indonésiens soutiennent par exemple la mise en œuvre de décrets fondés sur la loi islamique dans l’espoir que cela conduira à une baisse de la criminalité.

De plus, un grand nombre de musulmans ont l’impression que l’islam est attaqué dans le monde entier, en partie du fait de l’opinion publique en Occident. Cela crée un climat de méfiance que les extrémistes détournent astucieusement à leur avantage. Par ailleurs, il ne faut pas oublier à quel point la société indonésienne demeure paternaliste.

A tout cela s’ajoute le fait qu’on n’investit pas assez dans l’éducation, qui est la clé de la tolérance et de l'égalité des droits.

Que faut-il faire dans le domaine de l’éducation ?

F. Magnis-Suseno : Au lieu de privilégier le par cœur, on doit mettre plus l'accent sur la construction de la personnalité et apprendre à nos futurs citoyens à être ouverts et créatifs, tout en les dotant d’un sens critique et d’une façon de penser pluraliste.

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*Anett Keller est une journaliste indépendante.


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