Le cours était donné par Peter Bergen, le journaliste qui avait décroché le premier entretien face à face avec ben Laden pour CNN. Son livre, The Osama Bin Laden I Know, en a fait une vedette dans le sillage des événements de septembre 2001, tandis que ses collègues spécialisés en relations internationales s'empressaient d'abandonner leur expertise du monde soviétique pour se recycler en géopolitique du Moyen-Orient. Devenu spécialiste du terrorisme transnational, Peter Bergen a contesté la tendance générale à mettre tous les terroristes dans le même sac, les classant par catégories: génération, provenance géographique et nature du conflit qui avait déclenché leur choix.
La toute dernière séance a été la plus instructive: il s'agissait de l'évolution du regard que porte l'élite américaine sur la "guerre contre la terreur". Après l'horreur et l'incompréhension des premiers temps, et la certitude que les terroristes haïssent en nous nos libertés, les Américains tendent maintenant à considérer Al Qaeda comme un groupe imprévisible, qui pourrait tout aussi bien être subverti et détruit par une manipulation de ses divisions internes.
Se déplaçant à grandes enjambées dans l'amphi, Bergen demandait à ses étudiants de lui donner des idées pour réduire Al Qaeda à merci. Les solutions préférées portaient sur la réforme du renseignement et la restructuration des administrations. Pour pallier la pénurie de spécialistes du renseignement, on pourrait par exemple neutraliser les informations les plus sensibles de façon que leur origine soit indétectable et les confier ensuite à des analystes du secteur commercial.
Pour d'autres étudiants, les immigrés arabes devraient être considérés comme un atout, et non pas comme un risque, ainsi que le fait le régime actuel d'immigration américain. Karim, un étudiant d'origine libanaise, a proposé que le ministère de la sécurité intérieure crée un réseau d'indicateurs recrutés dans les rangs des communautés immigrées parce que, selon ses termes, "ces gens-là sont venus ici prendre leur part du gâteau et il est temps qu'ils donnent quelque chose à leur tour". Un diplomate arborant un T-shirt orné d'une inscription "Amitiés US-Koweït" a émis l'idée, avec le plus grand sérieux, que les employés du Pentagone ayant plus de 20 ans d'ancienneté soient recyclés dans les effectifs du Département d'Etat et de la CIA pour "rajeunir ces institutions".
D'une façon générale, cependant, les étudiants américains penchaient pour des solutions superficielles permettant de "gagner les cœurs et les esprits" dans le monde musulman. A les en croire, il suffirait, pour y parvenir, de relooker astucieusement la "guerre contre la terreur" ou de reformater les rouages bureaucratiques du Ministère de la Défense et du Département d'Etat.
Un de ces étudiants américains avait trouvé la solution: bannir la "marque Al-Qaeda" de toute publicité, en interdisant à tous les porte paroles et représentants officiels des Etats-Unis de prononcer ce nom.
Ainsi privés d'oxygène publicitaire, les terroristes, exsangues, mourraient de leur belle mort. Peter Bergen lui a demandé si le gouvernement Bush devait aussi interdire à la presse américaine de citer le nom d'Al-Qaeda. L'étudiant, confus, ne sut que répondre, tandis que tous les autres explosaient de rire.
De nombreux Américains refusent toujours de reconnaître qu'un emballage plus rusé ne suffira pas à faire avaler la ligne politique américaine aux populations de Moyen-Orient, ni à redorer le blason de Washington dans la région. J'en veux pour exemple, parmi tant d'autres, la débâcle d'Al-Hurra, la chaîne de télévision en langue arabe financée par le Département d'Etat. Pourtant, les allées du pouvoir résonnent de ces affirmations simplistes. Pas plus tard qu'en novembre denier, Robert Gates, ministre de la Défense, se déclarait surpris que "Al Qaeda sache mieux faire passer son message sur internet que les Etats-Unis".
Le message anti-occidental et anti-interventionniste d'Al Qaeda plaît aux oreilles d'un public arabe et musulman qui ne supporte plus ce qu'il considère comme une ingérence néocoloniale dans leur région. Cette opinion est alimentée quotidiennement par les émissions de télévision montrant l'occupation de l'Irak et de l'Afghanistan sous la bannière des Etats-Unis, le soutien américain à des élites impopulaires et la disqualification de mouvements politiques populaires (Hezbollah et Hamas) lorsqu'ils sortent victorieux des urnes.
Pour revenir à notre amphi, un étudiant européen bien esseulé s'est risqué à dire que seule une révision radicale de la politique de Washington dans la région pourrait être fructueuse et soutenir les efforts que déploient les Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Si les Etats-Unis mettaient fin à leur soutien inconditionnel à Israël, suggérait-il, l'opinion arabe pourrait se débarrasser de l'impression qu'ils jouent double jeu. Silence de plomb dans l'auditoire.
Serait-il possible qu'une nouvelle génération de diplômés de la Kennedy School fournisse des effectifs administratifs et militaires de terrain plus efficaces dans cette longue guerre? Sauront-ils insuffler à l'Amérique la sensibilité culturelle qui, seule, lui permettrait de vaincre l'ennemi sur les champs de bataille du Moyen-Orient? Des experts ès-terrorisme comme Marc Sageman sont persuadés qu'Al Qaeda est déjà dans les cordes. D'autres, à commencer par l'ex-agent de la CIA Michael Scheuer, ont une explication plus cynique pour ce qu'on présente comme un "renversement spectaculaire".
Selon Scheuer, en s'empressant de publier prématurément la notice nécrologique d'Al Qaeda, "on a peut-être l'intention d'assurer les Américains que, puisque Al Qaeda sera vaincue dans les prochains mois, il sera alors nécessaire que l'armée américaine attaque l'Iran". Quelle que soit la vérité, la promotion 2008 de la Kennedy School restera dans l'histoire comme la génération "de la longue guerre".
*Iason Athanasiadis (www.iason.ws), lauréat du prix Nieman de Journalisme de l'Université de Harvard, a couvert l'Iran pour la presse internationale, de 2004 à 2007.