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Jacob Cohen à Emarrakech : J'ai grandi avec l'amour d'Israël, mais je me sens profondément arabe


eMarrakech - Sur la base d'une actualité brûlante des services secrets au Maroc, le roman «L'espionne et le journaliste » récemment publié chez l'Harmattan, traite 3les contradictions de la société marocaine3. Entretien avec son auteur Jacob Cohen.



Couverture du roman
Couverture du roman
Après la lecture de vos livres, on sent que vous êtes plus attaché à la culture et identité arabo-méditerranéenne plus que celle de votre culture juive ? Est ce bien vrai ?

C'est une bonne observation. C'est la redécouverte de mon autre identité. En tant que Juif marocain, je percevais la société musulmane avec une distance craintive. Le poids des siècles de dhimmitude.

C'est en retournant au Maroc après 10 ans d'absence pour enseigner à la Fac, que j'ai décidé de m'immerger dans cette société, avec ses coutumes et ses contradictions, et en surmontant mes réticences. On m'a ouvert des portes, on m'a accueilli avec respect et gentillesse. Contrairement à l'idée généralement répandue, les Juifs et les musulmans n'ont eu que des relations de façade. Je me souviens que mes amis juifs de Casa étaient sidérés par ma proximité intime avec les Arabes. Cela a été une des plus belles expériences humaines de ma vie. Depuis, même si je vis à Paris depuis 20 ans, je me sens profondément arabe, sensible aux aspirations des Arabes.

Vous décrivez dans vos livres un autre Maroc. Un Maroc où la religion et la culture musulmane ne font que face. Selon vous, qu'est-ce qui arrive à l'identité culturelle des Marocains ? Pourquoi cette fragilité de l'engagement au quotidien ?

Je crois qu'il existe grosso modo 2 identités très fortes, qui semblent en compétition. Sauf que la plus importante imprègne déjà la composante « libérale ».

Pour moi, le développement du fait religieux n'est que l'expression, légitime, d'un retour aux sources. Il faut dire que le pouvoir, soutenu par l'étranger, n'a pas laissé d'autre choix. Je me souviens des années 60 où il y avait une grande aspiration vers la modernité et les valeurs libérales. Mais le régime l'a étouffée, avec les moyens que l'on sait. Le socialisme, le syndicalisme, l'associatif, même la culture, tout a été mis en œuvre pour écraser le moindre foyer de liberté. Il ne restait plus qu'à se tourner vers la religion, source de justice et d'égalitarisme.

Je me permets d'ajouter que c'est la seule forme d'engagement qui contredit la « fragilité de l'engagement au quotidien ». Un régime qui introduit la corruption à tous les niveaux ne peut que se frotter les mains de voir une société gangrenée, cynique, individualiste. En mouillant toute la classe politique (même les prétendus communistes), le pouvoir pouvait dormir tranquille. C'est pour cela qu'il réagit avec une telle violence (presque un retour aux années de plomb) devant le tissu associatif religieux qui supplée aux carences de l'Etat en matière d'éducation, de santé, etc. Et en face, l'autre identité « libérale » ne pense, en partie, qu'à succomber aux délices de la consommation, en détournant les yeux des graves problèmes.   

Dans votre dernier livre « L'Espionne et le journaliste » vous parlez du Maroc comme s'il n a aucune indépendance en matière de sécurité. La réalité est aussi grave que ça ?

Je ne suis pas dans les secrets des Dieux. Mais j'ai l'intime conviction, fondée sur l'histoire, les lectures, et l'observation, que l'indépendance du Maroc en matière de sécurité est très limitée. Même si on sauvegarde les apparences. Déjà dans les années 50 et 60, le Mossad faisait ce qu'il voulait pour faire partir les Juifs, et les autorités n'y pouvaient rien. Puis le service secret israélien a su se montrer indispensable pour la sécurité du Trône. Enfin, le Maroc n'est pas de taille à résister à l'Amérique « sous influence ». Pensez seulement au FMI et à la Banque mondiale. Notre pays, pour complaire à l'Amérique, a fait toutes sortes de concessions à Israël (visites officielles, relations consulaires, appui à la Palestine officielle). Pour obtenir quoi ? Israël continue sa politique comme si de rien n'était.

Dans « L'espionne et le journaliste » où s'arrêtent les faits réels et où commence le roman ?

Il est difficile de répondre à cette question. En principe, tout est fiction. J'aurais pu même ajouter que « toute ressemblance… » Mais je l'ai construit avec la conviction qu'il colle profondément à la réalité. Comme des reportages faits sur le vif. Prenez la visite des parlementaires américains au Maroc. Je suis convaincu qu'ils sont briefés à Washington par le lobby sioniste, pour faire passer les intérêts d'Israël, avec le cynisme et l'arrogance propres à cette grande puissance. Je pourrais citer d'autres exemples : le combat progressiste du journaliste Laroui, le désarroi des jeunes des quartiers, la complaisance d'une certaine élite de la DST vis-à-vis de la CIA et du Mossad, l'utilisation involontaire des Juifs marocains, etc.

On a l'impression après lecture de votre dernier livre, que vous êtes un militant d'une cause pas claire. Vous combattez pour quoi ?! pour qui ?

Je ne combats pour aucune cause en particulier. Mais chacun de mes livres a un thème assez spécifique, qu'il s'agisse de la femme marocaine, d'une lutte de pouvoir entre les clans, de la corruption ; avec une prédilection évidemment pour les Juifs marocains. On ne peut s'imaginer à quel point les Marocains, musulmans, ignorent l'histoire des Juifs, et pourquoi ils sont partis. Je l'ai découvert en 2007 lors de quelques conférences.

Concernant ce dernier livre, si vraiment je dois chercher une cause, ou en tout cas la motivation première, c'est la manipulation. Et si ce titre n'était pas pris, je l'aurais volontiers choisi. Je crois deviner où vous voulez en venir avec votre question. En dehors du journaliste, le personnage pour qui j'ai de la sympathie, c'est le numéro 2 de la DST, Agnouche, qui se fait dégommer par la CIA et le Mossad, parce qu'il est nationaliste et refuse d'être leur larbin, parce qu'il est sensible à la religion, et qu'il refuse de mettre tous les religieux dans le même sac, comme on aime le faire en Occident, en les caricaturant en « islamistes ». Certes, ce n'est pas un saint, mais son évolution est inquiétante. Et ceux qui tirent les ficelles n'aiment pas ce genre d'individus. 

Pourquoi le choix d'une photo de Ouarzazate pour votre dernier livre ?

C'est le hasard. Je cherchais une illustration pour l'éditeur, assez parlante, sans être trop exotique. Ce qui m'a séduit dans cette photo (offerte par des amis), en plus de son côté épuré, c'est qu'elle a été prise la nuit. Elle dégage, j'espère que les lecteurs en conviendront, cette part de mystère et d'intrigue, derrière un calme apparent.

Justement, vous écrivez justement dans un style assez rare. De votre part, comment vous appelez votre genre littéraire ?

Je ne sais pas comment porter un jugement sur mon propre style. J'aimerais que d'autres le fassent. Mais je vais quand même essayer de répondre, sur mon genre littéraire. Il me semble que j'écris tout d'abord pour raconter ce qui se passe derrière la scène, ce qui n'apparaît pas a priori. C'est probablement dû à la fascination que j'ai ressentie à la redécouverte du Maroc, et à ma place en tant que Juif dans ce pays. D'où cette impression de « reportage » ou d'analyse sociologique. Le meilleur compliment qu'on peut me faire c'est la connaissance intime des rouages de la société. Mais lorsque je commence à écrire, j'oublie ces exigences pour faire plonger le lecteur dans ce monde, en lui offrant le plus de plaisir possible. Car finalement, il s'agit d'abord de littérature.

Vous êtes juif, mais vous ne voyez pas Israël  avec un grand œil. Que veux dire pour vous être un juif marocain ou arabe ?

En tant que Juif, je suis né et j'ai grandi avec l'amour d'Israël. On est conditionnés. D'autant que les Juifs des Mellahs étaient religieux et associaient Israël à la venue du Messie. J'ai même été embrigadé, adolescent, dans un mouvement sioniste « clandestin » à Meknès. J'ai mis quelque temps à m'en remettre. Et de ce côté-là, mon parcours est assez atypique. Je ne porte pas Israël dans mon cœur pour 2 raisons. La disparition de la Communauté juive du Maroc et la manière raciste et humiliante dont ils ont traité les Juifs marocains en Israël. Et sa politique agressive vis-à-vis du monde arabe en général et des Palestiniens en particulier.  Ce qui est curieux, c'est la capacité des Juifs arabes à occulter leur passé dans leurs pays d'origine, à le noircir tout en en gardant une certaine nostalgie, parce que cela les conforte dans leur identification à Israël. Il faudrait que les Juifs arabes se libèrent du poids du conflit et de leur attachement aveugle. On est loin du compte.

Contacter l'auteur : Jacob Cohen

Propos recueillis par Tarik ESSAADI
Samedi 28 Juin 2008

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