Quel est le rôle que devraient jouer les médias ?
Johan Galtung : Leur tâche principale est de définir l’ensemble du contexte lié à un événement. La façon dont on décrit l’actualité est très importante. Si par exemple, on parle de la Russie et de Poutine, il est nécessaire de rappeler le contexte. Il faut mentionner Yeltsine, mais aussi l’encerclement de la Russie par l’OTAN et encore l’étroite coopération entre les Etats-Unis et le Japon dans le cadre de la stratégie Armitage-Nye. C’est seulement après qu’on peut dire quoi que ce soit à propos des événements à proprement parler.
Mais en général c’est l’inverse qui se passe : d’abord on choisit un point de vue et ensuite on relate l’actualité vue de cet angle. Notre vision des choses est fortement influencée par les liens étroits que nos pays respectifs ont avec les Etats-Unis ; les médias suggèrent au public comment parler de certains sujets et l’information dont ils peuvent se passer.
Cela fait penser à la censure…
Galtung : En effet, sauf que définir l’angle sous, lequel on devrait voir les choses, c’est même pire. La censure interdit simplement que l’on donne des précisions sur certains faits. Or, si les journalistes font l’impasse sur des détails importants – que cela soit par manque d’intérêt ou par incapacité – des facettes entières de la réalité sont alors mises de côté. Vous voyez, chaque angle ne révèle qu’une partie de la vérité et, vues de cet angle, les autres vérités partielles restent invisibles. Dans un conflit, toutes les parties ont leurs vérités partielles. C’est pourquoi, les médias devraient servir de point de rencontre de tous ces différents points de vue – mais trop souvent ce n’est pas le cas.
Vous avez employé le terme « journalisme de paix ». De quoi s’agit-il ?
Galtung : Le journalisme de paix consiste à relayer l’information qui met en valeur la paix et non la guerre. Trouver un écho positif auprès des médias a beaucoup d’importance. Or, ceux-ci récompensent les actes de violence dont ils parlent toujours, et rarement les actes de paix. Bien sûr, c’est important d’informer sur les événements scandaleux. Mais vous trouverez difficilement quoique ce soit de positif dans les médias. L’information sur le Moyen-Orient n’est que violence par définition, même s’il s’y passe aussi des choses positives.
Prenez par exemple, ce cas de deux couples – l’un israélien et l’autre palestinien – qui ont perdu chacun leur enfant dans le conflit et qui créent une association pour mettre fin à la guerre. En se faisant l’écho de la violence, les médias disent indirectement aux auteurs de cette violence qu’ils sont parvenus à leurs fins. Alors que les deux couples qui militent pour la paix – envers et contre tout – n’auront, eux, pas eu droit à cet écho positif. Leur activité n’est pas relayée par les médias, on leur dit donc indirectement que leur initiative n’est pas intéressante – ce qui est faux.
Avez -vous vécu ce genre d’expérience ?
Galtung : Dans l’« affaire des caricatures » au début de l’année 2006, j’ai été médiateur entre les représentants du clergé musulman et le gouvernement danois. Ce n’étaient pas les caricatures du Prophète Mahomet qui étaient au centre de l’affaire – loin de là. Mais malheureusement, l’Occident ne l’a pas compris. Le vrai problème était le refus des Danois à s’engager dans un dialogue. J’avais alors proposé un compromis.
Le gouvernement danois devaient lancer une invitation au dialogue et en échange les actes incendiaires allaient s’arrêter. Le lundi suivant, le gouvernement danois fit cette fameuse invitation et plus aucune ambassade ne fut mise à feu. L’intérêt des médias s’arrêta net. Ce qui les intéressait c’était les actes incendiaires et non pas la discussion sur la résolution du conflit. Les nouvelles positives ne sont pas considérées comme intéressantes.
Les terroristes profitent de cette attitude des médias. Alors comment devraient agir les journalistes ?
Galtung : Ils doivent dépeindre le contexte des événements, même si cela devait profiter à ceux qu’ils ne voulaient pas. La guerre entre l’islam et l’Occident commença en 711 avec la conquête de la Péninsule ibérique par les musulmans. La réponse à cette conquête fut les croisades. Celles-ci se sont avérées particulièrement violentes en comparaison à la conquête musulmane, qui était au fond une occupation.
De plus en plus d’atrocités furent commises, principalement par l’Occident. Les puissances occidentales se sont acharnées à attaquer des pays arabes et musulmans au cours de périodes historiques ultérieures. Nous devons non seulement nous demander quelles sont les causes du fondamentalisme musulman mais aussi les raisons qui se cachent derrière ces causes.
Quoi qu’il en soit, les médias occidentaux se concentrent presque exclusivement sur les crimes violents commis par des musulmans. Ils ont couvert les événements du 11 septembre 2001 sans comprendre ce que le pacte de 1945 entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis signifiaient pour l’islam et pour le *wahhabisme en particulier.
Dans cet accord, les Etats-Unis se sont engagés à défendre la famille royale d’Arabie saoudite contre son peuple. En échange, les Etats-Unis ont gagné l’accès au pétrole. Puisque ce contexte n’est pas indiqué – encore moins expliqué - le fondamentalisme musulman n’a apparemment pas lieu d’être.
Les lecteurs de journaux et les téléspectateurs, de par ce qu’on veut bien leur dire ou leur montrer, ne peuvent qu’en venir à la conclusion que les terroristes sont des « méchants ». L’autre angle important de l’histoire n’est pas pris en compte. Pour prendre encore quelques faits que l’on passe sous silence en Occident, on peut citer le premier bombardement aérien de l’histoire effectué par les Italiens en Libye en 1911, au cours duquel les femmes et les enfants furent visés comme cibles stratégiques. La Grande-Bretagne en fit de même contre les insurgés irakiens en 1922.
Ces événements sont très importants pour les peuples des pays concernés. On les enseigne aux écoliers, tout le monde connaît les faits. Et pourtant, en Occident personne n’en est conscient.
*Forme puritaine de l’islam, pratiquée en Arabie saoudite
*Claudia Isabel est une journaliste indépendante. Johan Galtung est le fondateur du Peace Research Institute d’Oslo (PRIO), premier organisme du genre au monde et directeur de TRANSCEND network.