L'éloignement m'a donné une nouvelle perspective sur mon propre pays. J'ai ainsi pu me rendre compte qu'en dépit d'un sens exagéré de l' importance de notre pays et d'une politique étrangère myope, il y a tout de même chez nous de nombreuses qualités dont nous pouvons être fiers: notre soif d'innovation et de progrès, notre confort philosophique avec le fait d'être américain, la liberté d'entreprendre et de monter dans l'échelle sociale, un pays de grands espaces et de beautés naturelles, une institution judiciaire à toute épreuve et une constitution qui est toujours d'actualité plus de 200 ans après son adoption.
Bien sûr, il serait trop facile de définir un pays à coup de bons et de mauvais points. On pourrait à juste titre contrer chacun des arguments cités plus haut. Ainsi, l'innovation ne profite pas à tout le monde, tout le monde ne peut pas exploiter pleinement la dualité de son identité, tout le monde ne peut pas travailler à sa guise. Défaillance plus flagrante encore, notre constitution est remise en cause par tout le battage fait autour de la terreur à la suite des événements du 11 septembre 2001.
Mais au-delà de tous ses avantages matériels – sa puissance économique et militaire, par exemple – l'Amérique tient sa force du fait qu'elle est le symbole de l'opportunité aux yeux de tous les habitants de la planète. Le plus incroyable – et j'ai pu le constater au cours de mes voyages – c'est que même l'immoralité de notre mésaventure irakienne ne peut entamer cette inébranlable source de puissance.
Les jours que j'ai passés à Alor Star m'ont permis de confirmer cette hypothèse. Alor Star est une agglomération du nord de la Malaisie qui ne présente pas d'intérêt particulier pour le voyageur, une ville tranquillement conservatrice, où hommes et femmes portent généralement le costume traditionnel, où de nombreux magasins vendent des produits islamiques et presque tous les restaurants servent de la viande halal conforme à la loi islamique. On y entend cinq fois par jour, l'appel à la prière.
Ici comme ailleurs, je n'ai rien fait pour cacher mes origines américaines – quand on me posait la question, je répondais. Les visages s'éclairaient lorsque je disais que j'étais de New York (le repère géographique le plus proche de mon Connecticut natal) et pas une seule fois, je ne me suis senti mal à l'aise ou rejeté. Bien au contraire. La première question que me posaient les femmes de mon âge était : "as-tu une petite amie?".
Même lorsque je me suis rendu au Masjid Zahir, la belle mosquée centrale d'Alor Star, au moment de la prière de l'après-midi, les hommes venus pour la prière m'ont soit laissé tranquille, soit souhaité bon voyage. Ceux que j'ai rencontrés étaient plus désireux de me faire connaître leur culture que de répudier la mienne.
Rien de surprenant à cela. Jamais ma qualité d'Américain ne m'a gêné dans mes voyages, non plus que le fait d'être juif. Les craintes que réussit à susciter en nous la presse populaire sont grossièrement exagérées. Malheureusement, étant donné que seuls 27 pour cent des Américains possèdent un passeport, comme l'indique un article du New York Times publié en 2006, la majorité des citoyens de la seule superpuissance mondiale ne voit le reste du monde que par le petit bout de la lorgnette.
Ce qu'il y a de gênant, quand on ne voyage pas, c'est d'abord qu'on ne peut pas comprendre les autres, mais aussi qu'on ne peut pas se comprendre soi-même. La psychologie américaine, incarnée par le président, méprise la faiblesse, puisqu'elle pourrait entamer le mythe soigneusement entretenu qui veut que nous pouvons tout faire. Mais en niant nos limitations, nous passons à côté de certains de nos points forts.
C'est encore en Malaisie, cette fois dans un petit village niché au cœur d'une forêt primaire de 130 millions d'années, que je me suis rendu compte que, de toutes les puissances occidentales, l'Amérique est celle qui peut le mieux combler le fossé entre "nous et eux".
Affirmation qui peut paraître incongrue quand on pense que c'est précisément l'Amérique qui, par ses paroles et par ses actes, a creusé ce fossé.
Mais, dans ce village, j'habitais dans un gîte avec trois européens. Le logis était tout à côté de la mosquée, ce qui nous mettait aux premières loges pour la prière de cinq heures du matin.
Or mes colocataires ne comprenaient pas. Pas de colère, pas de mépris, ils ne comprenaient pas pourquoi il faudrait se réveiller avant l'aube pour prier, ni d'ailleurs prier à une heure quelconque. C'est une impression que j'avais déjà eue lors d'un voyage en Europe, il y a deux ans.
Certes, l'islam reste étrange et effrayant pour de nombreux Américains. Mais en tant que pays, nous comprenons pourquoi la foi joue un rôle central dans nos vies. A cet égard, d'ailleurs, notre société prétendument laïque ne diffère guère des sociétés prétendument théocratiques du monde musulman.
Nous devons tirer parti de cette précieuse caractéristique typiquement américaine. Au lieu de court-circuiter la religion – qu'elle soit judéo-chrétienne ou musulmane – au lieu de la mettre en quarantaine, nous devrions nous en servir pour mieux nous comprendre les uns les autres.
Malheureusement, la seule évocation de Mahomet risque de nous faire passer pour un extrémiste anti-moderne, anti-démocrate, tout comme toute référence à Jésus risque de renvoyer aux intérêts de la droite. A l'opposé, les croyants modérés voient dans la religion un catalyseur de leur perfectionnement intérieur, un guide, bien loin de tout opportunisme politique.
La religion ne doit être ni minimisée, ni réduite à la dimension de sport de combat. Nous ne pouvons faire l'impasse sur cet aspect de notre vie qui compte tant pour tant de gens dans le monde. Les dirigeants politiques et religieux doivent engager un dialogue interconfessionnel qui affermit les ressemblances et respecte les différences. Ils doivent repousser toute notion d'OPA sur le divin – contrairement à ceux qui en font le but de leur ferveur religieuse.
Mon voyage à l'étranger m'a fait comprendre ceci: bien que les religions diffèrent dans le détail, les valeurs que sont la famille, la tradition et la croyance en un être suprême sont totalement universelles. L'Amérique croit en Dieu, le monde musulman aussi: c'est par là qu'il faut commencer.
* Bill Glucroft est étudiant avancé en journalisme à l'Emerson College de Boston. Il tient un site internet de son travail sur www.allbillnobull.net.