A travers votre livre « Les Voix de Khair-Eddine », serait-ce un hommage posthume que vous rendez à l'écrivain ?
Ce n'est pas vraiment un hommage au sens festif et cérémonial du terme. Comme cela est précisé dans le sous-titre de mon livre, c'est une tentative « pour une lecture des récits de l'enfant terrible ». Et je pense que c'est en même temps le meilleur hommage qu'on peut rendre à un tel personnage : étudier ses textes qui n'ont pas été suffisamment lus, découvrir son univers « sudique » (comme il l'appelait) et onirique, se réjouir de sa syntaxe et son lexique particuliers…
Bref, mon livre est une modeste contribution pour étudier ce monument de la littérature marocaine de langue française car jusqu'à présent, malheureusement, aucun livre ne lui a été consacré ! Bien sûr, il y aquelques recueils d'articles, des actes de colloques (dont le colloque-hommage qui a eu lieu à Marrakech même en novembre 1996) et des livres d'entretiens ou de chroniques…
J'ai essayé d'analyser l'univers khaïr-eddinien à travers son œuvre et écouter ou plutôt entendre ses voix qui grouillent dans ses textes.
L'œuvre de Mohamed Khair-Eddine est souvent conçue comme ésotérique et hermétique, votre livre s'adresse aussi seulement aux initiés ?
Khaïr-Eddine n'est pas dans la complaisance. Comme il le disait souvent : j'ai fait mon travail c'est au lecteur de faire le sien. Je pourrais vous dire la même chose... mais soyons moins tranché. D'abord Khair-Eddine n'est pas totalement hermétique et ésotérique à part quelques textes poétiques. Même le grand public peut prendre du plaisir à lire ses récits rocambolesques, pleins d'humour, d'humeur, de soubresauts, de nouveautés et de poésie…
Mon livre, par conséquent, ne s'adresse pas seulement aux « initiés » (permettez-moi de mettre votre terme entre guillemets)… car c'est un terme vague qui peut désigner Tout et son contraire; les « initiés » ne sont pas toujours là où on le croit, la vie de Khaïr-Eddine le prouve bien !
Pour revenir à mon travail, c'est une recherche certes académique mais c'est aussi une analyse à travers laquelle je tente de comprendre l'œuvre de Khaïr-Eddine et l'expliquer au lecteur. C'est donc une lecture à travers les composantes de certains récits de Khaïr-Eddine ; elle porte aussi bien sur les aspects liés à la narration qui fonctionne d'une manière tout à fait originale à travers une multitude de narrateurs qui produisent des histoires fragmentées; des personnages anonymes condamnés à l'errance; un mélange de genres et une forte dose d'autobiographie… tout cela constitue la charpente qui soutient un belédifice esthétique et poétique ainsi qu'une philosophie qui a pour principe fondamental la remise en question de Tout.
De son vivant, Mohamed Khair-Eddine était honoré en France mais sous-estimé dans son pays. Pourquoi a-t-il fallu attendre une décennie après sa mort pour le célébrer ?
Khaïr-Eddine était en effet de son vivant méconnu voire inconnu au Maroc. Ceci est d'abord dû au fait qu'il était publié et diffusé à l'étranger et son œuvre interdite au Maroc, par conséquent le grand public ne le connaissait. Il y avait certes quelques travaux universitaires qui portaient sur son œuvre mais ils sont restés dans les enceintes des facultés. Khaïr-Eddine a subi la censure qui l'a réduit au silence… et le sens de mon travail est justement de faire entendre " les voix de Khaïr-Eddine" qui restent tout à fait d'actualité.
Pourquoi avoir attendu une décennie ? Tout simplement parce que c'est un travail qui a demandé une décennie pour son élaboration. L'œuvre de Khaïr-Eddine commence à se faire connaître au Maroc à travers son étude critique, à travers les rééditions, à travers les traductions (la traduction en arabe de Légende et vie d'Agoun'chich vient juste de voir le jour et c'est une belle chose). Une autre preuve de la reconnaissance même officielle de cette œuvre c'est qu'un des romans de Khaïr-Eddine (Il Etait une foisun vieux couple heureux) sera au programme du baccalauréat à partir de la rentrée prochaine.
Mohamed Khair-Eddine était anticonformiste, iconoclaste. Il pratiquait « le terrorisme de la langue » avec ses écrits virulents et vindicatifs. "Son terrorisme" était si menaçant ?
Khaïr-Eddine menait sa bataille sur deux fronts : l'un littéraire où il pratiquait sa « guérilla linguistique » comme il le déclare lui-même dans son livre « Moi l'aigre » ; le deuxième front est plutôt sociopolitique et il y faisait face au « corps négatif », pour reprendre là aussi le titre d'un de sestextes. Sur le plan de la langue, Khaïr-Eddine estimait qu'une écriture conventionnelle ne pouvait nullement refléter son bouillonnement, sacolère et sa perception des choses. Il cherchait donc une autre forme aussi bien dans sa poésie que dans ses récits qui n'étaient pas d'ailleurs séparés. Sur l'autre plan son écriture constitue une dénonciation du « corps négatifs » dans tous les sens de ce terme à savoir tout ce qui était rétrograde dans la société marocaine : une classe gouvernante corrompue, une pratique religieuse sclérosée et une structure familiale archaïque. Ces trois dimensions était souvent prise en bloc et dénoncées ; elles se confondaient toujours dans son discours et elles étaient représentées par trois figures emblématiques : dieu, le roi et le père. Khaïr-Eddine désirait avec acharnement l'émancipation de « Ce Maroc ! », pour reprendre le titre d'un de ses recueils de poésie publié en 1975.
La littérature maghrébine d'expression française cherche encore sa voie. A-t-elle d'autres ambitions que d'être le porte-parole de toute une génération ?
Cette histoire de « porte-parole » était partiellement vraie pour la génération de Khaïr-Eddine ou dans les premiers écrits d'Abdelkébir Khatibi, Driss Chraïbi, Abdellatif Laâbi… car c'était une génération qui était engagé avec la volonté de construire un état. Le projet autour de la revue Souffles (1966-1971) n'était pas seulement littéraire mais surtout politique ; les écrivains qui y étaient impliqués se sentaient responsables… ils y croyaient aussi mais la plupart ont fini par perdre leurs illusions. Par contre, actuellement, la nouvelle génération s'oriente vers une littérature qui se veut d'abord une expression de soi. C'est un « je » qui prend la parole et qui exprime son individualité. Aucun écrivain marocain ne vous dira aujourd'hui qu'il serait « porte-parole »… ça fait même un peu ringard !
Cependant il y a de beaux textes que produit la nouvelle génération aussi bien de la part des écrivaines qui vivent au Maroc comme Mohamed Nedali, Souad Bahéchar, Moha Souag, Youssouf Amine El Alamy… que ceux qui vivent à l'étranger comme Fouad Laroui, Mohamed Leftah, Abdallah Taia, Mohamed Hmoudane et d'autres. La nouvelle tendance de la littérature marocaine est d'aborder certaines thématiques qui sont parfois vécues par les écrivains eux-mêmes telles l'homosexualité, le carcéral, la voix féminine, les déboires de la vie en Europe, les scènes de la vie quotidienne, etc.
Bref, pour terminer sur une note optimiste, je pense que la littérature marocaine est sur une bonne voie et que Khaïr-Eddine, de là-haut, ne doit pas être trop mécontent.