La calligraphie occupe une place exceptionnelle dans l'art contemporain arabe, et aussi dans votre travail. Joue-t-elle un rôle similaire dans l'art chinois ?
Al-Nasiri : Je dirais même plus encore. En comparant les calligraphies occidentale, arabe et chinoise, je trouve que cette dernière est la plus expressive de toutes. Les artistes occidentaux dessinent le mot ; dans leur cas, il s'agit plus de maîtriser la technique artisanale que d'exprimer une idée. Il en va de même chez les Arabes – ils idolâtrent la beauté, mais sont finalement eux aussi des artisans. En revanche, les calligraphes chinois sont libres. Lorsqu'ils posent l'encre sur le papier, ils y mettent tout leur corps et même leur souffle. Le lien entre la main et l'esprit, entre la main et l'âme, est un élément clef dans la théorie des arts chinoise.
Que peut-on apprendre de la Chine du point de vue artistique et intellectuel ?
Al-Nasiri : Je crois qu'on peut beaucoup apprendre. La philosophie chinoise prône l'équilibre et l'harmonie ; l'unisson de l'individu et de son environnement. Cette façon de penser peut nous aider à nous épanouir et devenir plus créatifs. Et puis, la société chinoise est en plein changement : quand j'étais étudiant à Pékin il y a une cinquantaine d'année, il y avait des limites très strictes qu'on ne pouvait pas dépasser. Aujourd'hui, l'art chinois éclipse tout le reste en Extrême-Orient, en terme de qualité et de ventes.
Parlons de votre épanouissement créatif en tant qu'artiste et peintre. Au début de votre carrière, votre œuvre était essentiellement figurative. Pourquoi et quand est-ce que vous êtes orienté vers la peinture abstraite et l'art graphique ? Et qu'est-ce l'acrylique a de fascinant comme matière ?
Al-Nasiri : Pendant ma dernière année en Chine, j'avais un professeur et un directeur d'études qui avaient des idées complètement modernes dans un environnement communiste. Le régime chinois insistait sur la peinture réaliste – or mon professeur peignait des pièces abstraites en cachette. Cela m'incita à devenir de plus en plus abstrait moi aussi, de me libérer du travail figuratif. Plus tard, pendant mon séjour de deux ans au Portugal, j'ai commencé à suivre les nouveaux courants artistiques européens. Le modernisme me rattrapa – avec Mao, les mini-jupes et les cheveux longs.
La raison pour laquelle j'en suis venu à utiliser l'acrylique c'est d'abord parce que j'étais allergique à l'odeur de la peinture à l'huile, mais cette matière me convient aussi sur le plan artistique. C'est fluide, vous devez travailler vite. Cela encourage l'expression personnelle.
Avez-vous été influencé par des artistes allemands ou l'art allemand ?
Al-Nasiri : Vous ne me croirez pas mais la dernière fois que j'étais en Allemagne c'était en 1965. A cette époque, nous étions partis de Bagdad et avions traversé vingt-quatre pays en deux mois. Nous nous étions arrêtés à Hambourg, à Francfort et à Munich. C'était un beau voyage. Mais les artistes allemands m'ont bien plus influencé que ce voyage. Otto Eglau comptait beaucoup pour moi. J'étais son assistant à Salzbourg dans les années 1964 et 1965. Je suis toujours en contact avec sa famille.
Et puis bien sûr, Käthe Kollwitz, à mes yeux l'artiste graphique la plus importante de tous les temps. Naturellement, nous avons étudié Dürer et Rembrandt aux beaux-arts en Irak. Mais Käthe Kollwitz, c'était notre mentor.
Votre dernière exposition au Koweït, fin 2007, était intitulée « Lumière des Ténèbres ». Est-ce là une référence à l'Irak ?
Al-Nasiri : Oui. Il y règne une terrible obscurité en ce moment. L'art y apportera peut-être un peu de lumière. En tant qu'artistes, nous n'avons qu'un seul moyen de faire de la résistance dans cette tragédie, et ce moyen c'est notre créativité. Même si la mort et l'horreur nous entourent, nous pouvons mettre ce vécu dans notre art et essayer de trouver un moyen d'exprimer la souffrance. Utiliser l'art pour aider à renforcer l'identité irakienne, donner le meilleur de nous-mêmes, tâcher de se maintenir au niveau international, c'est la seule façon de résister pour moi.
* Martina Sabra est une journaliste indépendante établie en Allemagne. Article abrégé distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews), accessible sur www.commongroundnews.org. Texte disponible dans son intégralité sur www.qantara.de