Lorsque les organisateurs du Mouvement de solidarité internationale, qui a pour but de soutenir et de renforcer la résistance populaire Palestinienne contre l'occupation israélienne, a consulté notre Metta Center for Nonviolence de Californie sur la possibilité de briser le blocus naval de Gaza, c'était déjà en 2007, la toute première année du blocus. Nous leur avions conseillé de ne pas amener dans le même voyage à la fois une aide humanitaire et des personnes indésirables.
Selon nous, la non-violence étant une forme de dialogue réduite à son expression première la plus symbolique, il est essentiel qu'elle soit parfaitement simple et limpide dans ses termes. Partant de ce principe, en matière de non-violence comme dans bien d'autres domaines, il ne faut pas faire deux choses à la fois.
Pire encore que de mélanger l’aide humanitaire et l'acheminement de personnages douteux est la démarche qui consiste à confondre non-violence et violence. Il existe, il est vrai, de très rares cas où il faut effectivement recourir à la force, mais, le plus souvent, un acte de violence, fût-il le plus infime, peut suffire à réduire à néant le caractère non-violent d'une action.
Il est encore trop tôt pour dire ce qui s'est passé exactement lorsque les passagers embarqués sur le vaisseau turc, le MV Mavi Marmara, se sont affrontés aux commandos israéliens descendus en rappel sur le pont depuis leurs hélicoptères. Les militaires tiraient-ils à balles réelles? Même si tel était le cas, les passagers auraient pu – quoique avec grande difficulté – résister de façon non-violente en refusant d'obtempéré aux ordres des soldats sans pour autant faire quoi que ce soit pour les blesser.
C'est bien ce qu'a compris le reste du mouvement des flottilles humanitaires, puisque, ce week-end, les passagers du MV Rachel Corrie ont opposé la non-violence à l'abordage de leur embarcation.
Dans la non-violence, on agit contre l'injustice, jamais contre les personnes.
Jusqu'à cet assaut violent, on aurait pu croire que la flottille, avec ses 600 passagers et un gros cargo de fournitures humanitaires pour les citoyens de Gaza aux abois, était un exemple parfait d'action non-violente. Les intentions des organisateurs avaient été proclamées longtemps à l'avance et les Israéliens étaient dans la position inconfortable d'avoir à choisir des deux maux le moindre.
Pour reprendre la métaphore de Yigal Palmor, porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères, “si nous les laissons nous jeter des œufs à la figure, nous avons l'air idiot avec de l'œuf sur le visage. Si nous les en empêchons par la force, nous passons pour des brutes sauvages”.
Mais, comme le disait souvent Gandhi, la non-violence demande plus de formation que la violence.
La violence existe à l'état de réflexe épidermique chez la plupart d'entre nous. Elle est appuyée par des individus et des groupes à presque tous les niveaux de la société – y compris par nos gouvernements. Certes, la non-violence fait vibrer les couches les plus profondes de notre être: les preuves scientifiques allant dans ce sens sont convaincantes. Mais ce sentiment est si profondément enfoui que, sans pratique systématique, il ne peut remonter à la surface quand nous en avons besoin. C'est pourquoi le mouvement non-violent doit rester sur ses gardes et être suffisamment formé pour contenir les explosions de violence en son sein.
Nous, qui représentons la communauté internationale, nous devons nous poser la question suivante : pourquoi la flottille n'a-t-elle pratiquement pas fait parler d'elle dans la presse internationale jusqu'à la tragédie ? Faut-il du sang à la une pour raconter les événements de notre culture, faut-il toujours que le tiroir-caisse passe avant le raisonnement politique bien construit ?
Donnons au temps le temps d’alléger notre douleur et de terminer le deuil de nos amis — dans ce monde où ils ont dû mourir pour la justice. Ensuite, profitons de la toute petite fenêtre ouverte par cette tragédie pour clamer haut et fort notre message : cette violence doit cesser.
Comme l’écrivait récemment dans Ha’aretz l’écrivain et poète Margaret Atwood, “il sera bientôt trop tard” pour régler le combat mortel entre les peuples israélien et palestinien. Ce règlement doit se faire non seulement au plan politique, mais aussi, comme le disait récemment Sami Awad, champion de la non violence palestinienne, à celui de la réconciliation de personne à personne, sans laquelle aucune frontière, aucun arrangement politique et, surtout, aucune barrière ne pourra apporter la paix.
Si le plan d’Israël consistait à faire de la flottille un exemple en la contrant avec une force telle que personne n’oserait prendre sa suite, ce plan a échoué, comme en témoigne l’arrivée d’un autre bateau.
Si les activistes ont échoué jusqu’à présent dans leur projet d’apporter de l’aide à Gaza, ils ont du moins réussi à attirer l’attention du monde entier sur le drame du peuple palestinien. Si des actions non-violentes, comme celle des passagers du MV Rachel Corrie, continuent, nous pouvons commencer à espérer, non seulement une transformation du conflit entre Israéliens et Palestiniens, mais aussi que naisse dans certains esprits la conviction que la violence n’apporte rien. Ce serait ainsi non seulement une défaite pour la violence, mais aussi une victoire spirituelle pour nous.
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* Michael N. Nagler, professeur émérite à l’Université de Californie, Berkeley, où il a créé le programme Peace et Conflict Studies, auteur de The Search pour a Nonviolent Future, est le fondateur du Metta Center pour Nonviolence in Berkeley (www.mettacenter.org).