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Le foulard en Turquie: symbole religieux ou instrument politique?


Jonas Slaats* – Voici qu'Abdullah Gül vient d'être élu président de la Turquie. L'affaire du foulard revient sur le devant de la scène.



Le foulard en Turquie
Le foulard en Turquie
Bien que l'interdiction du port du foulard dans les lieux publics ait pris effet en 1998, le débat ne s'est jamais tari, a fortiori devant l'éventualité de voir la "première dame" du pays porter ce couvre-chef. Ce regain d'attention n'est pas pour autant synonyme de progrès dans le débat. C'est dire si celui-ci en Turquie est toujours aussi vivant que verrouillé.
 
La Turquie n'est pas le seul pays où la question du foulard tourne en rond. Il y a quelques semaines, on a appris par la presse qu'une enseignante allemande musulmane prétendait porter un foulard "à la Grace Kelly" pendant ses cours, autrement dit avec les cheveux dépassant sur le front. Le tribunal, statuant que la scène du film avec Grace Kelly était totalement étrangère aux motifs religieux de la plaignante, a confirmé l'interdiction.

Du point de vue tant juridique que théologique, sa proposition était contestable. Le but du voile est de couvrir les cheveux afin de dissimuler les parties du corps de la femme chargées de signification sexuelle et celles qui montrent leurs "ornements", comme il est dit dans le Coran (sourate 24 :31). Le Coran ne dit pas textuellement que les cheveux doivent être totalement recouverts. Mais, au cours du temps, les interprétations érudites, ou hadith (traditions orales du Prophète Mahomet) et la fiqh (jurisprudence islamique) ont consacré cette interprétation.

Pour les esprits laïcs, le foulard doit être interdit, car il symbolise l'oppression de la femme. Ils croient en effet que les femmes qui portent le hijab, le niqab ou la burqa y sont forcées par leurs maris ou par la norme sociale, de crainte qu'elles n'exposent abusivement leur sensualité féminine.

Selon les partisans de la laïcité, les femmes doivent pouvoir s'habiller comme elles l'entendent et s'exprimer librement. Quid, alors, des femmes qui choisissent librement de porter un foulard ? Et quid de celles qui associent expression individuelle et tradition religieuse en portant un foulard ?

Ainsi, la femme du nouveau président de la Turquie montre que les deux peuvent fort bien aller de pair. Après un débat tumultueux sur la question de savoir si la femme du dirigeant (aux fonctions purement symboliques) d'un pays laïc a le droit de porter un foulard en public, une solution de compromis fut proposée : la femme d'Abdullah Gül devrait porter un foulard à la mode, spécialement conçu par un styliste new-yorkais, qui se trouve être un ami personnel.

L'idée n'est pas vraiment nouvelle. Dans les rues d'Istanbul, on peut voir de ces foulards chics partout. Beaucoup de femmes voilées portent leurs fichus colorés d'une façon que ne renierait certainement pas Versace. Comme toutes les femmes, elles veulent être aussi belles que possible, et le voile ne peut en rien nuire à leurs efforts.

Il y en a aussi pour dire que ce n'est là qu'hypocrisie. Cet accessoire qui est traditionnellement destiné à réduire la part d'objet sexuel dans la femme sert aujourd'hui à prolonger leur sex-appeal. Quoi qu'elles fassent, on trouve à redire contre leur façon de s'habiller.

Hélas, les femmes ne sont jamais gagnantes. Quelle que soit leur façon de porter – ou de ne pas porter – le foulard, toute discussion débouche sur une impasse.

En fait, ce n'est pas une discussion. C'est un piège, dressé par des hommes pour piéger d'autres hommes. L'appât étant la femme.

Les laïcs (hommes) disent : "Obliger vos femmes à se vêtir ainsi est une oppression intolérable." Et les religieux (hommes) de dire : "Interdire à nos femmes de se vêtir ainsi est antidémocratique et intolérable." Mais tout ce qu'il y a d'intolérable dans cette affaire, c'est que les hommes utilisent les femmes comme une balle de ping-pong pour faire valoir leurs arguments.

Les deux camps manipulent un symbole polysémique à des fins personnelles et politiques. Ce foulard, qui peut être porté pour de multiples raisons, n'est pas vraiment le problème. Mais faire comme s'il était univoque, voilà le problème. C'est à ce moment-là seulement qu'il y a débat entre forcer les femmes à le porter et s'y opposer.

Ce qu'il y a de plus grave, ce n'est pas de faire du foulard un instrument politique. C'est de faire avec des femmes qui le portent un instrument politique. Ces femmes, qu'on les transforme en "objets sexuels", "objets religieux" ou "objets politiques" – peu importe. Quels que soient les enjeux, rien ne justifie d'instrumentaliser un être humain.


* Le théologien belge Jonas Slaats vit en Turquie, où il publie Yunus News, site internet qui a pour but de collecter, filtrer et analyser l'actualité religieuse.

Jonas Slaats - CGNews
Lundi 03 Septembre 2007


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