Litterature de langue française au maghreb

Médiathèque de Perpignan, le 18 novembre 2006. A Colette et Charles Riveill, pour leur présence, pour Alger et Perpignan


Colette et Charles Riveill le 27 Juin 2009


Un tel sujet pour être traité dans toute son ampleur nécessiterait plus de temps pour pouvoir tenir compte à la fois de la littérature maghrébine des Français (voyageurs et résidents aux XIXe et XXes.) et de la littérature des Maghrébins en langue française sur toute la longueur historique et plus précisément de la fin du XIXes. à ce début du XXIe siècle. Je réduirai mon propos au second ensemble des écrivains et sans prétention à l’exhaustivité, en m’appuyant sur le texte que j’ai proposé pour la refonte de l’entrée « Maghrébines (Littératures) » dans l’Encyclopaedia Universalis qui devrait paraître en 2007. Je retiendrai ici les extraits qui ont permis de conserver une certaine cohérence à ma conférence.


Litterature de langue française au maghreb
Un peu d’histoire…

On ne peut aborder un tel sujet sans poser la question de la langue d’écriture. Car les écrivains maghrébins francophones - les Algériens d’abord puis les Marocains et les Tunisiens -, ont eu à affronter une situation paradoxale, tant de fois traitée par la critique : exprimer leur imaginaire dans la langue du colonisateur et ne pas pouvoir « s’émanciper » de cette langue car elle était devenue leur langue de formation écrite. Les trois littératures du Maghreb sont nées de la colonisation. En imposant sa domination au pays, le système colonial gérait aussi la formation et la culture : il diffusait sa langue par le canal privilégié de l'école, par l'administration, la justice et la presse, pour faire de la langue le « ciment de l'union » de populations disparates. Cette « francisation » sous la contrainte de l'histoire et du pouvoir est lisible dans la littérature. Cet apprentissage linguistique touchait une élite et imprégnait aussi l'ensemble des colonisés, par le détour de la marginalisation des langues et des cultures autochtones. Ce qui n'est pas français est rejeté dans les marges d'une culture ravalée au rang de folklore, marginalisation que les pouvoirs d'après les indépendances ne sauront ou ne voudront pas affronter, se souciant essentiellement de remplacer le français par l'arabe classique.

La percée des œuvres est plus précoce en Algérie qu'au Maroc ou en Tunisie, car la politique d'assimilation y a été plus systématique et plus longue et que le système de colonisation a été celui d’une colonie de peuplement. La langue d'expression des écrivains n'est alors ni une langue maternelle (orale) ni la langue écrite d'avant la conquête - l'arabe classique -, mais la langue du colonisateur apprise à l'école, instrument de cette « culture de nécessité » dont parlait l'essayiste algérien Mostefa Lacheraf dans Algérie, nation et société dès 1965. À partir de cette norme apprise sous la contrainte, puis par un choix plus réfléchi d'offensive sur le terrain même du conquérant, les écrivains maghrébins usent de cet outil en reproducteurs dociles (et si leurs textes sont intéressants à lire, on ne peut pas dire qu’ils appartiennent pleinement à la littérature) ou en créateurs inventifs. Car un usager de la langue ne devient écrivain que lorsqu’il maîtrise la langue de base à laquelle il se réfère (ici le français) en y inscrivant son imaginaire et qu’il n’est plus maîtrisé par elle.

Avec la génération des « classiques », dans la décennie qui suit 1945, le rapport à la langue française évolue. La scolarisation s'enracinant, l'instrument linguistique est de mieux en mieux maîtrisé, les recherches esthétiques se font plus sensibles et le texte devient œuvre de création et non plus simple témoignage. La troisième génération, celle de la post-indépendance algérienne, et celles qui la suivront, acquièrent progressivement, de 1962 à nos jours, un rapport à la langue moins honteux, plus ludique et plus prospecteur comparable à celui que nouèrent certains écrivains de la génération précédente comme Mohammed Dib, Kateb Yacine, Driss Chraïbi ou Albert Memmi mais avec une distance appréciable vis-à-vis de la seule « mesure » coloniale. Refusant les balises d'une culture étroite et sélective, ils investissent la langue apprise de références inhabituelles dans sa sphère dominante de fonctionnement, détournent le champ symbolique de ses effets attendus. L'équilibre à trouver entre les sources diverses n'est pas chose aisée, car la mémoire de la violence coloniale est inscrite, malgré tout, dans l'usage de la langue française, ainsi que la perte de l'idiome de l'origine.

L'aspect majeur de la littérature maghrébine de langue française dérive, bien évidemment, de la position de celles et de ceux qui ont décidé de s’inscrire sans complexe dans cette langue pour se l’approprier. L'émergence de véritables créations ne peut advenir que si l'on bannit toute forme de censure de l'imaginaire. Parce que la triple censure - politique, idéologique, linguistique - pèse lourdement sur les trois pays du Maghreb, la plupart des œuvres publiées à l'intérieur des frontières sont frileuses et timorées. Un mouvement de recentrement de la création à l'intérieur du Maghreb, et en particulier en Algérie, était sensible dans les années 1980. Il s'estompe actuellement sous l'effet de la violence qui caractérise les rapports des forces politiques aux intellectuels de ces pays. On note, toutefois, les efforts des éditeurs dans les trois pays qui oeuvrent à l’édition locale, libérant les écrivains de vaines recherches en France (le Maroc est le plus dynamique avec par exemple, les éditions Eddif et les éd. Le Fennec, La Tunisie, avec Cérès éditions, l’Algérie avec Casbah éditions ou les éd. Barzakh). La colonisation appartient au passé et les meilleurs écrivains maghrébins, délivrés de ce contexte, ont pu et peuvent sans complexe vivre leur création en langue française, trop souvent sous d'autres cieux que les leurs, et offrir au patrimoine universel des fruits incomparables.


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