M. Schöller, qu'est-ce qu'un hadith?
Marco Schöller: Le terme fait référence à un message ou à une information véhiculée de bouche à oreille. Techniquement parlant, cela désigne un récit fait par Mahomet ou le concernant – ce qu'il a dit, fait, comment il a observé telle ou telle chose, etc. Transmis par la tradition orale, ce n'est qu'à une date récente qu'ils ont été enregistrés par écrit, pour être ensuite transmis sous forme de livres ou de recueils.
Les hadiths sont-ils vraiment authentiques ?
Schöller: Sur ce point, la position des spécialistes de l'islam n'est pas celle qui prévaut dans le monde musulman. Il y a des centaines de milliers de hadiths en circulation, dont quelques milliers sont authentiques aux yeux des musulmans, ce que les érudits ne peuvent ni prouver ni réfuter. Tout ce qu'ils peuvent faire c'est de reconnaître que, dans de nombreux cas, ces textes sont très anciens. Un petit nombre est devenu canonique, et il y a six recueils, voire quatre ou cinq de plus, qui, étant considérés comme fondamentaux pour la foi, ne font plus, aujourd'hui, l'objet de critique.
Au-delà il y a encore des milliers de recueils, qui constituent une somme considérable de matériaux. L'abondance, en ce cas, est telle qu'elle rend très difficile toute tentative de classement historique.
Lit-on encore les hadiths aujourd'hui ? Est-ce que les gens qui disputent à leur sujet vont consulter des membres de la famille versés dans les hadiths? Font-ils appel aux spécialistes des hadiths ? Quel rôle jouent les hadiths dans leur foi?
Schöller: Oui, tout cela est bien vrai. L'important, qu'il ne faut pas perdre de vue, est que les hadithsjouent un rôle très important dans la vie des croyants – bien entendu, selon leur degré de piété. L'information sur les hadiths est disponible partout; Dans un grand nombre d'ouvrages, toutefois, on ne trouve qu'un choix limité, plutôt que la forme d'origine telle qu'elle a été recueillie, dans une langue peu accessible. Compte tenu du degré d'alphabétisation, on pratique encore beaucoup, dans le monde arabe, l'apprentissage par cœur.
Les gens ont à leur disposition des spécialistes, des professeurs particuliers, ou des écoles publiques. L'Etat emploie des théologiens, des muftis notamment, pour donner une orientation sur certaines questions. Il serait difficile de trouver un musulman qui ne connaisse pas ne serait-ce que quelques hadiths du prophète.
Est-ce encore le cas des jeunes générations ?
Schöller: Ici, en Europe, ce n'est plus le cas, mais on peut supposer que cela vaut toujours dans le monde musulman, où l'environnement, l'école et les liens de famille contribuent à maintenir la pratique. A mon avis, il n'est tout simplement pas possible de vivre dans un pays musulman en observant les critères sociaux et religieux qui ont cours en Occident.
Ces anciens hadiths sont-ils adéquats aux situations contemporaines, à des questions que l'on ne connaissait pas du tout au moment où ils ont été enregistrés ? Comment s'y prend-on ?
Schöller: Les hadiths sont censés aider les musulmans à vivre leur vie quotidienne selon des modèles et exemples spécifiques. La société, de son côté, ne cesse de poser de nouvelles questions, qui vont de la production, ou de la consommation, d'organismes génétiquement modifiés à l'avortement. Voici l'exemple d'application à la vie actuelle d'un hadith vieux d'un millier d'années: dans la matrice, l'embryon ne reçoit une âme qu'après 40 jours. Pour de nombreux musulmans, cela veut dire que, dans cette période de 40 jours, l'embryon n'étant pas encore humain, l'avortement est parfaitement licite.
Les Occidentaux s'intéressent beaucoup, actuellement, à la question de l'essence de l'islam. Pouvez-vous dégager des hadiths quelque chose qui serait l'âme ou l'essence particulière de l'islam ?
Schöller: Des lecteurs occidentaux ne manqueront pas d'y relever des passages qui sont, sinon incompatibles entre eux, du moins très contrastés. Dans à peu près n'importe quel recueil, vous trouverez des hadiths très généraux, qui ne semblent pas du tout spécifiques à l'islam, et qui sont empreints d'une inspiration tout à fait humaniste. A l'opposé, il y a des hadiths qui dispensent des prescriptions strictes et détaillées, visant aussi bien les individus que la société dans son ensemble. Il semble très difficile de concilier les uns et les autres.
Pour dire les choses simplement, notre arrière-plan judéo-chrétien nous propose une dualité – le christianisme, religion éthique qui a transcendé la loi, et le judaïsme, religion de la loi. En islam, ces deux versants fonctionnent parallèlement. Il serait fatal de tenter de jouer l'un contre l'autre; agir ainsi serait aller contre l'essence même de l'islam.
* Amin Farzanefar est un des correspondants de Qantara.de. Marco Schöller enseigne à l'Oriental Seminar de l'Université de Cologne.