AA: Le titre de votre livre, "Le djihad interdit", lui a valu un vif intérêt, en cette époque de terrorisme universel, où le mot "djihad" est automatiquement associé au mot "terrorisme." Qu'entendez-vous par ce titre?
Mataharitimoer: Le mot"djihad" définissait ce que les membres du NII appellent djihad fi sabilillah, le combat pour faire appliquer la loi de Dieu sous forme d'un pays islamique. Malgré toutes les opinions défavorables qu'ils suscitent, ils persistent à affirmer qu'ils mènent le djihad selon la Voie de Dieu. Leur djihad consiste à transformer l'Indonésie en pays islamique. Et comme le NII a mis en danger la stabilité de l'Etat, il a été "interdit".
AA: Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman?
M: Selon le NII, celui qui quitte l'organisation devient un apostat, même s'il se considère encore lui-même comme un musulman pratiquant. Lorsque j'ai quitté le NII, mes amis se demandaient pourquoi j'avais choisi l'apostasie (murtad) alors que j'avais une brillante carrière devant moi dans le mouvement. Je leur ai répondu: "Je vous promets que, le moment venu, j'écrirai un livre qui expliquera pourquoi j'ai dû abandonner ce mouvement islamique." C'est à cause de cette promesse que j'ai écrit Forbidden Jihad.
AA: Dans Forbidden Jihad, vous dites que vous n'avez pas encore récupéré de la violence exercée par les membres du NII. Est-ce la vengeance qui vous a amené à l'écriture?
Mataharitimoer: Si j'éprouvais encore un sentiment de vengeance, je ne me contenterais pas d'écrire un roman. Je révélerais leurs secrets et divulguerais les lieux où se trouvent les responsables du NII. Mais je ne l'ai pas fait. Quant à récupérer, à franchement parler, je suis encore traumatisé à ce jour par les méthodes violentes du mouvement. J'ai été terrorisé, calomnié, battu, mis en cage et même soudoyé par le NII pour m'empêcher de partir.
AA: Quelles sont la vision et la mission véritables du NII?
Mataharitimoer: Sa vision véritable est celle d'un pays fondé sur l'islam et dont la loi suprême est le Coran et les hadith. En 1949, l'Indonésie s'est trouvée privée du statut de république par le cessez-le-feu de l'USS Renville (accord néerlando-indonésien destiné à régler des différends laissés par un accord précédent). La vision et la mission du NII telles qu'énoncées à l'époque par l'imam Sekarmadji Maridjan Kartosuwirj m'ont paru idéales. Sa vision d'un pays islamique s'inspirait du pacte de Médine, conclu par Mahomet (paix et bénédictions de Dieu sur lui). A l'époque du Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui), Médine était juste un Etat pour les musulmans, les juifs, les chrétiens et tous ceux qui y vivaient.
AA: Comment le NII s'est-il écarté désormais de la vision de Kartosuwirjo?
Mataharitimoer: La première déviation de principe est qu'ils font tout pour faire du tort à l'image de l'islam. Ils sont persuadés que leur groupe seul est représentatif de la vérité et de l'islam. Pratiquement imperméables à la critique, ils comptent plus sur la violence que sur le dialogue pour répandre leur message. Cette attitude est contraire à l'islam, religion qui vise à répandre l'amour sur le monde (rahmatan lil 'alamin).
AA: Le concept d'un pays islamique est-il compatible avec la démocratie?
Mataharitimoer: On ne peut pas comparer l'islam à la démocratie parce que la démocratie ne représente qu'une partie infime des interactions entre un peuple et son gouvernement. La démocratie ne constitue qu'une des nombreuses solutions qui s'offrent aux pays dirigés d'une main autoritaire. Elle peut être compatible avec l'islam, mais cela ne veut pas dire que l'islam soit démocratique. L'islam comprend et garantit la pluralité et les besoins des gens, mais il ne reconnaît pas le peuple comme source de vérité, car cela pourrait conduire au totalitarisme au nom de la volonté du peuple.
AA: Si le concept de régime islamique est bon, vrai, idéal et applicable, devrions-nous l'exporter, tout comme l'Occident "exporte" la démocratie?
Mataharitimoer: L'islam est une religion ouverte à l'innovation. L'islam peut reprendre le concept occidental de démocratie, sous réserve de plusieurs modifications. La question se pose alors: l'Occident est-il lui aussi ouvert à une "importation" de l'islam? A mon avis, l'idéal serait que, qui que nous soyons, quelles que soient nos différences idéologiques, nous essayions de marcher la main dans la main au lieu de nous humilier mutuellement. Dans la sourate Al-Hujurat, il est dit: "Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez" (et non pour que vous vous divisiez et vous combattiez).
AA: La démocratie ne peut-elle apporter la justice et la paix au monde?
Mataharitimoer: Que ce soit au nom de la démocratie, de la théocratie ou de la nomocratie, la réussite dépend de l'honnêteté et de la bonté des êtres humains. Pour ce qui est du concept de pays islamique lui-même, la justice, l'égalité, la fraternité et la richesse y sont-elles garanties? Quel pays peut offrir cette garantie?
AA: Ne craignez-vous pas qu'on vous terrorise qu'on vous enlève ou même qu'on vous assassine pour avoir écrit ce roman?
Mataharitimoer: Je ne sais pas si ces choses m'arriveront ou non. J'espère seulement que des mouvements tels que le NII seront plus sages envers la critique. Toutefois, s'ils la prennent mal, je sais bien que je cours des risques. La vie est un choix, et tout choix comporte des risques.
* Ayu Arman, journaliste pigiste, vit à Djakarta. Elle est l'ancienne rédactrice en chef du plus grand magazine musulman féminin d'Indonésie.