Accueil  >  Cinema

              

"Nos lieux interdits" de Leila Kilani : quand le Maroc fait son Mea Culpa


Sarra Grira (eMarrakech - Paris) le 14 Octobre 2009


Sarra Grira (eMarrakech - Paris) : Les banderoles et autres prospectus d’Amnesty International mis à la disposition des spectateurs témoignaient de la sensibilité du sujet. Le documentaire de Leila Kilani, « Nos lieux interdits », en salle en France depuis le 30 septembre a suscité bien des curiosités. La réalisatrice marocaine se propose en effet de revenir sur une période controversée de l’histoire du royaume. Pleins feux sur « les années de plomb ».


"Nos lieux interdits" de Leila Kilani : quand le Maroc fait son Mea Culpa
C’est vers les familles de prisonniers politiques disparus ainsi que vers d’anciens détenus que Leila Kilani a choisi de tourner sa caméra. Elle ne suggère rien, n’intervient point. Son film est une suite de témoignages, d’entrevues qui ont pour objet le sort qui a été réservé aux détenus politiques emprisonnés, torturés et tués sous le règne de Hassan II, depuis la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1990.

Il faut d’abord souligner que le tournage ne se fait guère dans la clandestinité. Ce passé lourd à porter, c’est le Roi lui-même qui a décidé de l’exhumer. En effet, dans une volonté de rupture, le Roi Mohamed VI décide en 2003 de créer l’Instance d’Equité et Réconciliation (IER) qui a pour but d’enquêter sur les disparitions forcées et les détentions arbitraires qui ont eu lieu au Maroc durant la dite période. Inutile de décrire la grande émotion qu’une telle décision a suscitée chez les familles concernées. Bien que certains aient été quelque peu hostiles à cette initiative, craignant de raviver des blessures que le temps a refermées non sans mal, la plupart nourrissaient l’espoir d’ôter enfin le voile sur nombre d’interrogations restées sans réponse jusqu’à ce jour. C’est cet espoir porté par des témoignages anonymes ou à visage découvert que s’évertuait à recueillir la réalisatrice. Leila Kilani, journaliste indépendante, s’était depuis 1999 tournée vers le film documentaire. Dans « Nos lieux interdits », on découvre la peur de familles contraintes à changer de nom, à taire la vérité, à faire du souvenir de ce père qu’ils n’ont jamais connu, de ce fils prématurément disparu, un tabou. Toutes ne désirent qu’une chose : savoir, connaître la vérité, pour enfin faire son deuil.

De même chez les anciens détenus, confrontés pendant des années au dénigrement de la société, voire de leurs proches, qui ne voyaient dans leur emprisonnement que la conséquence logique d’une témérité qui les poussait à se frotter à un terrain aussi dangereux. Les dates clés se succèdent dans les propos des uns et des autres : les coups d’Etat avortés de 1972 et 1973, la naissance du mouvement marxiste-léniniste en 1977 et bien d’autres. Les locuteurs ? Syndicalistes, militants des partis d’opposition et soldats s’étant contenté d’obtempérer aux ordres militaires qu’ils avaient reçus. Ils sont souvent présents par leurs témoignages, parfois par leur silence buté, dans leur incapacité de mettre des mots sur une souffrance qui ne porte plus de nom. Si certains ont été condamnés à la suite de procès dont l’équité demeure pour le moins douteuse, beaucoup l’ont été par contumace. Des témoignages émouvants décrivent les tortures ainsi que les conditions de détention et d’assassinat dans les prisons, ces « lieux interdits » dont le film porte le titre. Et ce nom qui pèse de tout son poids sur une mémoire collective : Tazmamart.

Tous se sont précipités vers les membres de la commission que l’IER a formée. On a sorti les photos, dépoussiéré les archives, rafraîchi les mémoires. Mais l’effort ne fut pas toujours concluant. Durant les entrevues filmées avec les responsables de l’IER, il est maintes fois fait mention du principe de responsabilité collective, privilégié à celui de la responsabilité individuelle. Les représentants de l’Etat affirmaient en effet que le but de l’IER est de rendre leur dignité aux familles des victimes dans un climat qui se veut serein et non de révéler les noms de tortionnaires qui ont probablement tous disparu. L’acquiescement de celles-ci ne fut décidément pas suffisant : plusieurs suspicions, émises à maintes reprises tout au long du film, font état de pressions qui ont été exercées sur les témoins qui se seraient montrés trop bavards, les incitant davantage à l’amnésie.

Le tournage du documentaire s’étend sur quatre années, depuis la création de l’IER jusqu’à la fin 2007. Sur les images de janvier 2005, filmées dans plusieurs villes marocaines, on découvre les circonstances de ce précédent dans le monde arabo-musulman : des procès publics sont organisés où l’Etat fait son mea culpa et reconnaît les obscurs agissements qui ont été monnaie courante durant ces « années de plomb ». Mais lorsque le rapport des investigations est révélé au grand public, c’est la déception : outre la reconnaissance de ces disparitions et la mention de quelques noms célèbres –Mehdi Ben Barka, Cheikh El ‘Arab-, le rapport ne révèle rien sur les conditions de disparition des victimes. Si les familles reçoivent une indemnisation, elles n’ont en revanche rien appris sur le sort qu’ont connu leurs proches et leurs questions restent sans réponse. Ceux qui ont voulu inhumer de nouveau et selon les rites d’usage leurs morts enterrés anonymement dans les fosses communes des prisons ont été tenus à l’écart pour motif de « formalités administratives » et par « défaut d’expérience » de la part de l’Etat dans l’organisation de pareilles cérémonies. Les anciens détenus n’ont jamais eu accès aux procès verbaux de leur arrestation. Le devoir de mémoire, oui mais pas trop, semblait la conclusion ultime du rapport de l’IER.

Le geste reste certes symbolique et l’initiative fort louable. Mais en entretenant un double discours, les responsables marocains semblaient davantage vouloir s’acquitter d’une formalité afin de clore à jamais ce dossier épineux de l’histoire du pays et tourner définitivement la page des « années de plomb ». Mise à part la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat, les familles des victimes en sont toujours quant à elles au même point. Dans cette assimilation collective que sous-entend le titre du film, « Nos lieux interdits », Leila Kilani suggère un héritage qui doit être assumé par l’ensemble de la population, une réconciliation qui va de pair avec le rétablissement de la vérité. Il reste encore beaucoup à faire avant que le voile ne soit complètement levé. Avant qu’il ne soit trop tard.


________________________Dans la même rubrique_________________________




1 2 3 4 5 » ... 176