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Quelle est la marge de liberté des blogueurs arabes ?


Dans tout le monde arabe, les blogueurs subissent une pression croissante de la part des gouvernements. Cependant, la réponse unanime de la blogosphère est le refus d'être réduit au silence. Rencontre avec quelques-uns des blogueurs d'Égypte, de Tunisie, d'Arabie Saoudite et de Syrie les plus éminents et impertinents.



Un certain nombre de blogueurs arabes affirment qu'ils continueront de publier leurs billets en ligne, même si les gouvernements de la région cherchent à les en dissuader de façon agressive.

Wael Abbas, cyber-activiste égyptien, qui a posté sur YouTube des vidéos montrant deux policiers en train de torturer et de sodomiser un chauffeur de bus en 2006, confie que le gouvernement fait désormais pression sur les blogueurs de son pays.

« Le gouvernement tourne son regard vers nous et nous force à fermer nos blogs en recourant au harcèlement », a-t-il déclaré  à Al Jazeera.

Ces vidéos montrant des actes de torture sur YouTube ont scandalisé l'opinion ; des poursuites sans précédent ont été engagées contre les deux policiers, qui ont été condamnés à une peine de cinq ans d'emprisonnement.

Mais Abbas ajoute que, depuis cette affaire, la pression exercée sur lui s'est intensifiée.

« Ils savent ce que je fais sur Internet. J'ai reçu plusieurs coups de fil l'année passée où l'on me disait d'arrêter de coopérer avec les organisations des droits de l'homme », dit-il.

Un discours de haine ?
Rania al-Malky, rédactrice en chef du journal indépendant Daily News Egypt et spécialiste de la blogosphère égyptienne, affirme que les blogueurs de son pays exposent souvent des thèmes, tels que le harcèlement sexuel et la torture, « qui n'ont jamais été abordés auparavant ».

« Leur pouvoir [des blogueurs] provient en grande partie de la réaction de la presse indépendante qui rapporte régulièrement ce qui se dit sur les blogs », ajoute-t-elle.

Mais certains spécialistes affirment que les blogueurs dépassent les bornes parfois, n'ayant pas conscience de ce qui est légal et de ce qui ne l'est pas.

En février 2007, un tribunal d'Alexandrie a condamné un blogueur de 23 ans, Kareem Amer, à quatre années de prison pour ce que son avocat, Gamal Eid, a qualifié de franchissement de « la ligne rouge ».

Cela revenait à « insulter l'Islam, le président Moubarak et l'institution Al Azhar », déclare Eid, qui est aussi directeur du Réseau arabe d'information sur les droits de l'homme (HRInfo), à Al Jazeera.

Mais Diaa Rashwan, éminent expert au Centre d'études politiques et stratégiques d'Al-Ahram, estime qu'Amer a été poursuivi en justice en raison de la nature haineuse de son discours.

« La cause n'est pas la couleur politique de son blog, ni même son contenu. C'est son style, considéré comme très sévère à l'égard du gouvernement, qui l'a fait condamner », affirme Rashwan.

« Le problème d'Amer est qu'il n'avait pas conscience des conséquences judiciaires de ses écrits. Il a franchi la limite du légal sans avoir la moindre idée de ce qui allait se produire. »

Blogs politiques
En avril 2007, Abdel Moneim Mahmoud, blogueur et journaliste membre de l'organisation illégale des Frères musulmans, a été accusé « d'appartenir à un groupe prohibé » et de « diffamer le gouvernement » dans ses articles.

Les groupes militant pour les droits de l'homme prétendent que l'arrestation de Mahmoud découle directement de son activisme ; cependant, la rédactrice en chef al-Malky affirme qu'une distinction doit être faite entre « les blogs portant sur les droits de l'homme » et les blogs politiques.

Elle estime que la majorité des blogueurs appréhendés sont des cyber-activistes affiliés à des groupes et des tendances politiques.

En décembre 2007, les autorités ont arrêté un blogueur et écrivain du Sinaï, Musaad Suleiman Hassan, également connu sous le nom Musaad Abu Fagr, auteur du blog Bedna Ne'eish (nous voulons vivre), sur des accusations d'« incitation à la révolte et de dilapidation des fonds publics ». Il a été relâché un mois plus tard.

Mesures de répression en Syrie
La prison n'est pas la seule punition que risquent les blogueurs. Dans certains pays, le fait même de poster des informations peut poser problème.

La Syrie, par exemple, adopte une double approche : la première étant de bloquer les sites, tels que le célèbre site communautaire Facebook, banni en novembre, puis d'arrêter quelques activistes du Web ayant trouvé le moyen de contourner cette censure.

Les blogs étaient inaccessibles en juin 2007 et YouTube a été interdit un mois plus tard.

Plus récemment, le forum culturel syrien en ligne jidar.net est devenu inaccessible aux internautes. Selon Reporters sans frontières (RSF), groupe de surveillance des médias basé à Paris, ce site a été fermé en février après avoir posté un article sur les mukhabarat, l'agence de renseignement du pays.

« Les autorités surveillent Internet parce qu'elles craignent son influence sur l'opinion publique », a affirmé Mohamad al-Abdallah, militant syrien des droits de l'homme, à Al-Jazeera
« Durant les élections l'année dernière, elles ont fait fermer les cybercafés à Damas pendant trois jours. Si vous vouliez vous servir d'Internet, vous deviez présenter une pièce d'identité. »

Des informations mensongères
En juin 2007, les autorités syriennes ont arrêté Karim Arbaji, 29 ans, modérateur du forum sociopolitique en ligne akhawia.net, ainsi que le cyber-activiste Tariq Biasi.

Le ministère de l'Intérieur syrien a déclaré que Biasi allait être jugé le 17 mars en Syrie pour avoir « sapé le sentiment national » et « publié des informations mensongères » conformément aux articles 285 et 286 du code pénal, dont la peine maximale est de cinq années d'emprisonnement.

Ahed Al Hendi, blogueur syrien, assure que le blogging demeure une « activité dangereuse » en Syrie et que huit cyber-dissidents au moins ont été arrêtés l'année dernière dans le pays.

Cependant, le gouvernement prétend vouloir préserver la sécurité du pays et le protéger contre une campagne de spam initiée par « des Israéliens qui ont infiltré les internautes syriens ».

En novembre 2007, le ministère des Télécommunications a fait une déclaration selon laquelle, sur Facebook et Blogspot, certains groupes disséminaient « des mensonges et des témoignages qui vont à l'encontre des normes morales du discours et qui importunent autrui, ce qui en fait des crimes publics de diffamation et une violation de la morale publique ».

Arrestation d'un blogueur saoudien
Les blogueurs en Arabie Saoudite ont eux aussi commencé à se plaindre de harcèlement du gouvernement.

En décembre, Fouad al-Farhan, plus connu sous le surnom du « doyen » (the dean) de la communauté des blogueurs saoudienne et grand partisan d'une réforme démocratique, a été arrêté à Jeddah.

Le gouvernement saoudien affirme qu'al-Farhan a été appréhendé pour violation des lois du royaume.
Le général Monsour al-Turki, porte-parole du ministère de l'Intérieur, a déclaré à AP que le blogueur était interrogé, sans donner de plus amples détails.

Le quotidien anglo-saoudien, Arab News, rapporte qu'al-Farhan avait « transgressé les règles relatives à la non-sécurité ».

« On peut dire qu'il s'agit de la première arrestation d'un blogueur en Arabie Saoudite. Cette situation est rare. Ce pays n'a pas l'habitude de mettre les blogueurs et les journalistes derrière les barreaux », a expliqué Ahmed Al-Omran, auteur du célèbre blog Saudijeans, à Al-Jazeera.

La cyber-police tunisienne
Pendant ce temps, les blogueurs tunisiens disent rester prudents afin d'éviter d'attirer l'attention de ce qu'ils appellent la « cyber-police » du pays.

Mohamed Bouriga, journaliste résidant au Canada, affirme que des pirates attaquent régulièrement les blogs et réécrivent ou suppriment leur contenu, avec l'espoir de décourager les cyber-dissidents.

« C'est ce qui s'est produit avec mon blog. Toutes les connexions Internet sont filtrées par l'Agence tunisienne d'Internet », a-il- ajouté.

Sami Gharbia, qui dirige la division de la censure d'Internet à Global Voices Online, a déclaré à Al-Jazeera que les critiques à l'égard du gouvernement tunisien étaient devenues taboues.

« Les blogueurs critiques à l'égard du gouvernement sont harcelés et leurs blogs sont fermés définitivement. Les médias tunisiens attaquent de temps en temps les blogueurs » a-t-il confié.

En décembre, Slim Boukhdir, blogueur et journaliste célèbre pour sa critique cinglante du gouvernement tunisien et de son président, a été condamné à une peine d'un an de prison pour avoir « agressé verbalement un fonctionnaire de l'état dans l'exercice de ses fonctions » et pour « ne pas avoir respecté la morale publique ».

Quelques tuyaux
Malgré le contrôle croissant du gouvernement, la censure et la pression, Eid, directeur de HRInfo, insiste sur le fait que les cyber-activistes ont un avenir, mais il conseille aux blogueurs « d'être créatifs pour leur propre sécurité ».

« Il existe plusieurs tuyaux. Créez un site proxy ou miroir, participez à des forums en ligne », a-t-il estimé.

« En Arabie Saoudite, par exemple, les blogueurs se servent des sections dédiées aux commentaires sur les sites d'information comme de forums de discussion, ce qui représente une alternative plus sûre aux blogs traditionnels », a-t-il expliqué.

Mais les blogueurs doivent aussi éviter de répandre des rumeurs et des informations non vérifiées. Al-Malky affirme que ceux-ci doivent absolument adhérer aux standards du journalisme professionnel s'ils veulent être crédibles.

« Les blogueurs doivent gagner la confiance des gens s'ils veulent que leurs blogs soient considérés comme de réels médias d'information. Tenez-vous en aux faits et n'écrivez que ce que vous voyez », estime-t-elle. « Dès l'instant où vous perdez votre crédibilité en tant que blogueur, vous êtes fini. »

Al Jazeera
Mercredi 19 Mars 2008

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