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Ruse de femme


Sonia CHENITI : Nous sommes à la veille de l'indépendance de la Tunisie, et à l'époque beylical.



Je dédie cette histoire à ceux qui se passionnent pour la Tunisie et specialement à cette période.

Nous nous lasserons jamais des souvenirs et les histoires de nos arrières grand-mères et de nos grand-mères, qu'elles nous transmettent sans arrêt, de génération en génération.
Elles nous sont chères. Que leur âme repose en paix.
Etaient-elles véridiques ? Dieu seul le sait.
Bonne lecture.

Faisant fi du proverbe : « La femme fuit le vieillard comme la brebis fuit le chacal » un riche marchand nommé Rechid, dont le menton s'ornait d'une longue et vénérable barbe blanche avait épousé la jeune Habiba qui rayonnait de grâce et de beauté dans ses dix-huit printemps. A la vérité, l'imprudence commise par Si Rechid en prenant, malgré son âge avancé, une femme très jeune, n'était point sans excuse valable ; il conservait en effet, malgré les ans, une verdeur telle que non seulement il pouvait donner à Habiba toutes satisfactions intimes, mais encore se livrer à des ébats extra-conjugaux avec Lilia, sa maîtresse.

Lilia était naturellement jalouse d'Habiba ; elle aurait bien voulu avoir pour elle seule Si Rechid, et profiter seule de son incomparable générosité. Aussi, elle surveilla inlassablement sa rivale et finit un jour par découvrir que Habiba, pendant les absences de son mari, introduisait dans sa maison un jeune et vigoureux gaillaird.

Elle s'empressa de révéler à Si Rechid l'inconduite de sa femme :
- Le ciel te punit de m'avoir dédaigné comme épouse légitime, lui dit-elle ; moi, j'obéis à la loi du Seigneur, et je n'aurais jamais déshonoré tes cheveux blancs. Habiba te trompe !
- Tu mens !
- Je dis la vérité ! et si tu veux la preuve, tu n'as qu'à simuler un départ urgent et rentrer inopinément chez toi. Alors, tu seras convaincu.

Le jour même, Si Rechid informa sa femme que ses affaires le contraignaient à une longue absence et il partit après avoir soigneusement verrouillé la porte. Quelques heures après, avertis par Lilia que le galent était entré, il revint précipitamment et trouva sa femme paisiblement occupée aux travaux du ménage. Il fouilla tous les recoins de la maison et ne trouva rien.

Il s'en fut alors triomphant chez sa maîtresse :
- Tu as menti ; personne n'était avec Habiba.
- As-tu bien cherché partout ?
- Bien sûr !
- Et pourtant, j'ai vu moi-même ta femme ouvrir la porte à son amant…

Après avoir réfléchi, elle ajouta :
- As-tu ouvert le coffre où elle met ses robes et ses bijoux ?
- Ma foi non ! J'ai oublié.
- C'est là qu'il était ! Retourne bien vite chez toi.

Hâtivement, le mari revint chez lui.
- Habiba, donne-moi la clef de ton coffre.
- Je l'ai perdue.
- Donne-moi la clef, te dis-je.
- Jamais !
- C'est ce que nous allons voir.

Une vigoureuse correction eut raison de la résistance d'Habiba. Si Rechid ouvrit le coffre et trouva l'amant blotti sous les robes.
Fou de colère, il referma le coffra à double tour, fit entrer sa femme dans une étroite pièce bien close, courut chez le chef de la police pour réclamer Bey la punition sévère des coupables.
Pendant ce temps, Habiba trouva le moyen de passer par la lucarne de sa prison, puis prenant une autre clef dont elle disposait, elle ouvrit le coffre et fit déguerpir en hâte son amant.

Or, avant d'aller porter plainte, Rechid avait informé Lilia de sa découverte. Celle-ci, voulant jouir de la déconfiture de sa rivale, courut vite la voir, sous le prétexte de la consoler.
- O Habiba ! fit-elle hypocritement, je prends bien part à tes ennuis.
- Quels ennuis ? demanda l'autre sans s'émouvoir.
- Ne fais donc pas l'ignorante. Chacun sait dans le quartier que ton mari vient de te surprendre avec ton amant.
- En voilà une histoire ! Qui a donc pu te rapporter pareille calomnie ? Tu n'as d'ailleurs qu'à parcourir toute la maison et tu verras qu'elle ne comporte aucune cachette susceptible de dissimuler un homme.
- Peut-être bien…Mais on dit qu'il était caché dans ton coffre…
- Mon coffre ! Mais tu vois bien, ô ma sœur, qu'il n'est pas assez grand pour contenir un homme.
- Pas assez grand ! tu te moques de moi, et je vais te prouver le contraire.

Ce disant, Lilia ouvre le coffre et se blottit dedans, Habiba saute aussitôt sur le couvercle, le rabat vivement et le ferme à double tour. Puis, repassant par la lucarne, elle réintègre sa cellule.
Quelques instants après, Si Rechid arrive avec des gens de police.
- Prenez ce coffre, dit-il et portez-le chez le Bey.

Ensuite, il va chercher sa femme, la saisit par le bras et l'entraîne en l'accablant d'injures.
Arrivés à la salle d'audience, le coffre est déposé devant le Bey qui invite Rechid à exposer sa plainte :
- J'ai trouvé ma femme en conservation galante avec son amant.
- Mon mari a perdu la tête, ô seigneur ! s'écria Habiba. Il ne sait plus ce qu'il dit. Il m'a couvert publiquement d'injures. Hélas il est certainement devenus fou pour agir ainsi. Car j e lui ai toujours été fidèle.
- Tais-toi ! Tu sais bien que tu mens ! Et d'ailleurs, la preuve de ta honte est là, dans ce coffre. Vous verrez Seigneur, si j'ai eu tord de demander à votre justice le châtiment de cette femme perfide et de son amant.

Et le sultan ordonna :
- Qu'on ouvre ce coffre !
Alors, stupéfaction ! on vit surgir, parmi les pittoresques oripeaux, une femme échevelée, rouge de confusion et de honte, qui se hâta de prendre la fuite sous les huées.

Toute l'assistance fut prise d'une hilarité inextinguible, et le Bey riait plus fort que les autres, tandis que Habiba s'efforçait de prendre l'attitude digne qui convient à une femme faussement accusée, et que Rechid, les yeux exorbités, demeurait immobile, muet de stupeur.

Le Bey reprenant avec peine son sérieux, s'adresse alors à Si Rechid :
- Que signifie tout cela ? Si tu persistes à accuser ta femme d'adultère, il te faudrait évidemment fournir une preuve plus probante de sa culpabilité.
- Je n'y comprends plus rien ! murmure le piteux mari.
- Quand à moi, dit le Bey, je crois comprendre…

Puis se retournant vers Habiba :
- La cause est entendue ! Je ne puis que te féliciter du dénouement de cette affaire. Va avec la paix, ô femme ! Mais souviens-toi qu'il ne faut pas abuser de l'indulgence du Très-Haut.

S'adressant à Si Rechid :
- Tu as invoqué mon jugement. Or, il m'a été impossible – et pour cause !- de prononcer une sentence. Mais la justice ne saurait être ainsi bafouée ; en conséquence, je te condamne à une amande de mille douros.

Et le pauvre mari s'en fut, courbant la tête sous les sourires ironiques.

Ainsi s'achève l'histoire.
Le rude hiver est passé, le beau printemps n'est plus, Dieu seul est éternel.

Sonia CHENITI
Samedi 28 Juin 2008

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