Tous ces groupes sont en débat d'idées constant. L'idée que se font les Occidentaux d'une société refermée sur elle-même où les mollahs dicteraient chacune des pensées et des gestes de chaque Iranien est sans aucun rapport avec la réalité. Au cours de nos discussions avec les ayatollahs, nous avons pu constater que l'autocritique et le débat d'idées se manifestent bruyamment et qu'on entend même des voix critiquer certains aspects de la politique étrangère de ce pays.
Dans la cité sainte de Qom, nous avons rencontré trois Grands Ayatollahs qui avaient été choisis par l'Ayatollah Khomeiny pour diriger le Conseil de la Justice, le principal organe juridique suprême de l'Iran. Ils se sont dits en faveur de la paix, de meilleures relations avec toutes les nations, et d'un dialogue immédiat entre les civilisations – une urgence toute particulière s'agissant du dialogue visant à désamorcer les tensions existant actuellement entre les Etats-Unis et l'Iran. Ces Grands Ayatollahs nous ont explicitement dit qu'ils considéraient la violence confessionnelle et le terrorisme comme répréhensibles et en contradiction avec les valeurs islamiques.
Pendant notre séjour, les Iraniens que nous avons rencontrés ont manifesté beaucoup d'intérêt pour notre travail en matière de résolution des conflits. Ils voulaient aussi savoir comment nous, des musulmans, vivions aux Etats-Unis. Des chercheurs et des juristes spécialistes des Droits de l'Homme voulaient savoir où en était le débat sur les droits civiques aux Etats-Unis, la peine capitale, l'égalité des sexes, le profilage ethnique et l'assimilation culturelle. La majorité de nos conversations portaient sur les façons de promouvoir le pluralisme et les valeurs démocratiques dans un contexte islamique. Nombre d'entre sont convaincus que l'expérience iranienne peut offrir des enseignements précieux aux autres pays musulmans. D'autres étaient partisans de mesures plus radicales de séparation entre les affaires de l'Etat et la doctrine religieuse.
Notre délégation a rencontré des membres de la Commission islamique des Droits de l'Homme à Téhéran. Celle-ci nous a expliqué les mécanismes de protection des droits des citoyens, et plus particulièrement ceux des enfants, des femmes et des travailleurs dans l'Iran moderne. Bien que, depuis la révolution de 1979, l'espace public laissé aux experts en Droits de l'Homme se soit amenuisé, des organisations comme la Commission des Droits de l'Homme, par exemple, continuent d'exister, malgré les piètres résultats de ce pays en la matière. Elles jouent un rôle important pour repérer, documenter et diffuser des informations relatives aux violations des Droits de l'Homme.
Les campus universitaires sont le lieu d'un remarquable débat sur les modalités pratiques de réforme de la culture politique. Dans leur majorité, les chercheurs et les étudiants se sont dits très désireux de nouer le contact et de partager leurs vues et leurs travaux avec leurs homologues américains. Nous avons fréquemment entendu des professeurs iraniens s'exprimer avec autorité sur la recherche contemporaine en France, en Angleterre et en Allemagne, dont une grande partie est traduite en farsi. Les étudiants iraniens n'ont pas eu de nombreuses occasions de rencontrer des Américains depuis 28 ans, ce qui ne les empêche pas de lire et d'analyser la philosophie politique et la société des Etats-Unis.
Lors d'une rencontre avec 13 des intellectuels les plus éminents de Téhéran organisée par l'Académie des sciences, la principale société savante de Téhéran, les chercheurs ont convenu que, même si Américains et Iraniens ne peuvent parvenir à un accord sur les questions de foi et d'idéologie, ils peuvent néanmoins s'efforcer de trouver un terrain d'entente pour se comprendre s'accepter mutuellement.
Lors d'une autre rencontre, organisée par l'Université et l'Association du Barreau d'Ispahan, 400 étudiants et membres de la communauté ont assisté à notre conférence publique sur "Les dialogues islamiques sur la paix". Plusieurs ont souhaité mieux connaître la culture américaine, les musulmans d'Amérique, ainsi que les moyens de parvenir à la détente entre les deux pays.
Après ces jours passés à Téhéran, Qom et Ispahan, nous pouvons témoigner de ceci: il faut lutter contre l'ignorance que les deux peuples ont de la culture, de la société et des aspirations de l'autre. Ce voyage nous a permis de prendre la mesure des beautés de ce pays tout en nous exposant à la diversité d'opinions des Iraniens.
Dans l'esprit des Américains, l'Iran est en général une société stagnante, fermée au progrès et à la modernité. Ce voyage nous a contraints à reconsidérer le regard que nous portons sur l'autre et à réfléchir aux moyens d'améliorer les relations américano-iraniennes relations. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que les descriptions de l'Iran commencent à inclure des images de réformateurs et à montrer le rôle important qu'ils jouent dans la recherche du progrès. La société iranienne est encore beaucoup plus complexe que cette image elle-même ne le suggère. Avec un taux d'alphabétisation de 92 pour cent, l'Iran est doté d'une société civile d'une vie intellectuelle dynamiques.
Malheureusement, dès son retour aux Etats-Unis, la délégation a pu constater que le débat sur les stratégies militaires visant à mettre fin au programme d'enrichissement nucléaire de l'Iran faisait toujours rage. Malgré la publication, le 3 décembre, du National Intelligence Estimate (NEI) élaboré par un regroupement de 16 agences de renseignement, qui affirmait que le programme nucléaire de l'Iran avait pris fin en 2003, nous constations que certains milieux continuent de pousser à la confrontation. Cette démarche conflictuelle est non seulement dangereuse, elle montre aussi combien les responsables de la politique américaine sont éloignés des réalités iraniennes. Outre qu'il court-circuite toutes les occasions d'apaiser les relations bilatérales, ce ton martial ignore complètement les complexités d'une société pourtant riche de son propre dialogue interne.
En maintes occasions, durant notre séjour, nous nous sommes remémorés l'adage du saint imam Ali: "L'ignorance est l'ennemie de la sagesse humane".
En tirant les enseignements de ces échanges, nous ferons reculer l'ignorance. En ouvrant les portes de la communication entre nos deux pays, nous nous rapprocherons de la sagesse.
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* Les Dr Qamar-ul Huda, Mohamed Abu-Nimer, et Ayse Kadayifci faisaient partie d'une délégation de résolution des conflits composés d'américains musulmans qui s'est rendue en Iran.