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Une autobiographie qui se lit d'un trait…


Brahim Labari - Quand les jeunes se mettaient à écrire, tout un ban de la société se dévoile et toute une expérience vécue se donne à l'analyse. Ils passent ainsi de « l'objet parlé » aux acteurs d'une parole souvent demeurée silencieuse et sans éclats.



Une autobiographie qui se lit d'un trait…
Des éditeurs en ligne encouragent cette tendance et il en est ainsi de Edilivre qui a publié une série de nouvelles, d'autobiographies, mais également de romans d'une qualité tout à fait convenable.

J'ai regardé le nombre de publications sur la jeunesse marocaine, confectionné une bibliographie commentée et j'ai réalisé l'approximation de certaines affirmations, le caractère farfelu de certaines thèses et la hardiesse de certaines techniques de collecte de données. J'excepte toutefois la fameuse étude réalisée par P. Pascon et M. Bentahar (1) sur la jeunesse rurale. « Dire et faire dire » ne relèvent pas de la même famille ni n'engagent les mêmes enjeux, et encore moins ne traduisent la réalité biographique de ces jeunes. C'est pourquoi l'objet parlé se rebiffe et prend la parole.

Des bouts de vérité sont ainsi étalés sur la place publique par des auteurs authentiques, troublant les canons de la pensée unique et de l'académiquement correct. On ne se retient plus pour se raconter, pour conter son histoire, pour confier son espoir ou pour crier son désespoir. C'est une démarche qui devrait faire des émules, ne serait-ce que pour exhorter le lectorat à la persévérance et à choisir à la carte des auteurs dignes d'être lus, des autobiographies touchantes.

Un jeune marocain m'a sollicité dernièrement pour faire la préface de son premier livre (2), une autobiographie qui doit de toute façon intéresser tout sociologue, à fortiori son compatriote. J'ai été honoré d'être ainsi sollicité et comme il se doit je lui ai composé une petite page en guise de présentation de son livre. Ce livre, au titre retentissant, est sans doute un clin d'œil attendrissant à l'auteur du « Passé simple » qui nous a quittés dernièrement. Le jeune auteur partage avec Driss Chraïbi ce souci d'un passé qui ne passe pas, qu'il est de bon aloi de moquer à la manière d'un libre penseur allant jusqu'à badiner avec son amour-propre… 

Je me suis longuement interrogé sur le pourquoi de ce brusque engouement pour l'écriture de la part de cette jeune génération. Je me suis limité arbitrairement à l'hypothèse de cette curiosité juvénile, de cette force de caractère, de cette envie farouche de remettre en question jusqu'à ses attaches originelles.

La lecture de ce livre est d'un intérêt indéniable. J'ai été saisi par les thèmes abordés, par la liberté du ton, par l'anecdote déployée et par-dessus tout par le courage et la patience à l'origine de ce projet aujourd'hui abouti.

Les thèmes évoqués ou traités sont précisément divers et je n'ai pas manqué de les relever, de les classer et de les rapporter à la tradition sociologique.

La nostalgie de l'enfance d'abord, elle a occupé nombre de sociologues, en particulier le Britannique Richard Hoggard. Ce dernier, dans la « culture du pauvre », a assumé courageusement sa position d'intellectuel issu des classes populaires et de bout en bout sa réflexion reste prisonnière de la nostalgie des temps anciens qui a consisté à glorifier la culture du pauvre qu'il était et à tirer profit de cette position. Laquelle manque cruellement aux auteurs bourgeois. Ce jeune marocain s'est longuement étendu sur son enfance racontant par le menu sa vie de gosse rural comme de chaque villageois dans le contexte des années 1970-1980.

A la manière de Mouloud Feraoun avec son chef-d'œuvre « Le fils du pauvre » que les étudiants de ma génération avaient bien connus, l'auteur conte son enfance au sein d'une famille nombreuse établie aux environs de la ville de Beni Mellal (centre du Maroc). De cette enfance heureuse avec peu de moyens à une adolescence frustrante et désolante, on retiendra tout ce qui fait le lot d'une biographie marocaine en milieu rural : monde patriarcal sous le magistère d'un père contrôle-tout, avec son substitut, l'aîné de la famille qui règne, en son absence, en despote effréné (en l'occurrence le frère du narrateur), une mixité qui fait défaut jusqu'à cantonner la sexualité à un stade ravalé. L'auteur ne veut pas « laver son linge sale en famille », il a à cœur de clamer les vérités de sa vie crûment.

On apprend son amour et son admiration pour son grand-père, son affection pour sa mère, son respect pour son père que sa condition de soldat l'éloigne souvent de sa progéniture, sa rancune pour son frère aîné qui ne fait pas de quartier quand il le maltraite et son attachement à sa terre natale.

Quoi de plus classique, diront certainement les sceptiques. Et oui, mais j'objecterai que chaque enfance, nonobstant ses inamovibles attaches familiales, est une singularité. Et cette dernière transparait avec la suite de la socialisation primaire (encore du jargon sociologique !). Ainsi de cette enfance, on retiendra également un tour d'horizon de sa scolarité joyeuse et la pédagogie qui régnait alors dans son bled. Tous ses instituteurs sont décrits avec une rare précision. Ces anciens maîtres et répétiteurs ayant la lourde charge de faire mémoriser, y compris par les châtiments corporels, les textes aux jeunes filles et garçons innocents et avides d'apprendre. « On mémorisait plus qu'on comprenait, on comprenait plus qu'on n'observait », avait noté Clifford Geertz dans son « Islam observed ».

Autre thème : la pédophilie était courante dans ce bled éloigné. L'auteur rapporte quelques expériences qui, sans être une grande découverte pour quiconque connaît un tant soit peu la misère des hommes et l'indigence de tout milieu social autarcique, sont saisissantes. La sorcellerie, fait social total s'il en est, les guéguerres familiales, la drogue étaient aussi du voyage. La sorcellerie est certes un fait universel, les anthropologues ont relevé sa prégnance, notamment dans les sociétés traditionnelles, mais dans le contexte de ce milieu rural, elle régule et norme la société locale.

Pour finir, et c'est l'aboutissement du récit si ce n'est son dénouement, le mirage migratoire, sa réalisation laborieuse et anecdotiquement / dramatiquement vécu. Le jeune homme rêve d'Europe, il s'est marié pour cela. Arrivé en France, sa jeune femme meurt (à 21 ans) et son beau-père, sans respecter le deuil, lui propose un marché s'il veut obtenir sa carte de résident. Je ne vais nullement vous donner la suite, mais je vous invite à la lecture de cette autobiographie touchante et sincère.

Notes :
(1) « Ce que disent 296 jeunes ruraux », Bulletin économique et social du Maroc, Études sociologiques sur le Maroc, Rabat, 1978.
(2) Noriddine Outarka, « Un passé cru », Paris, Edilivre, 2007.

Brahim Labari
Jeudi 06 Mars 2008


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Le Maroc à la page - 19/04/2008

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