Or la question se pose: pourquoi ces buts sont-ils si difficiles à atteindre? Il n'y a pas de réponse unique à cette question, mais il est clair que les Etats-Unis ne comprennent pas les changements politiques à long terme qui se produisent au Liban, ni en quoi ils concurrencent les objectifs américains. De tous ces changements, le plus important est sans doute l'influence croissante s'exerce la communauté chiite, ce qui a rendu indispensable une redistribution du pouvoir au sein du gouvernement Libanais. Tant que cette redistribution n'aura pas été effectuée, la dominance du Hezbollah au sein de la communauté chiite libanaise continuera de s'affirmer.
La diversité de la population libanaise est unique dans le monde arabe depuis l'époque de la fondation de cette nation. L'importance de la population chrétienne a fait du Liban le seul pays arabe dans lequel la prépondérance du pouvoir est restée en mains chrétiennes, quoique les musulmans aient toujours conservé des leviers suffisants pour empêcher le gouvernement d'agir contre leurs intérêts.
Vers le milieu des années 70, les évolutions démographiques et les changements intervenus dans la politique régionale ont créé une fracture au sein même du pouvoir tel qu'il était réparti, le pacte politique original ne représentant alors plus les intérêts de tous. Au bout de 15 années de guerre civile, l'accord de Taïf de 1989 a institué l'égalité entre musulmans et chrétiens, marquant ainsi une redistribution du pouvoir certes douloureuse pour la communauté chrétien dominante, mais néanmoins essentielle pour la paix.
Depuis Taïf, une nouvelle fracture s'est dessinée. Cette fois-ci, le déséquilibre du pouvoir n'est pas entre musulmans et chrétiens, mais entre sunnites et chiites. Les sunnites ont toujours dominé la politique musulmane, tout comme les chrétiens ont toujours dominé la politique nationale avant Taïf.
Au cours du temps, les équilibres démographiques et politiques se sont infléchis à l'avantage des chiites, sans pour autant qu'un rééquilibrage correspondant fût effectué au sein des organes dirigeants. Pour que la paix et la vie normale reviennent au Liban, il est indispensable de protéger les intérêts chiites.
Chacune des communautés – chrétienne, sunnite, chiite – doit être assurée que le gouvernement ne pourra prendre aucune décision qui irait à l'encontre de ses intérêts vitaux. A l'heure actuelle, les chrétiens et les sunnites sont assez forts pour bloquer toute action gouvernementale, tandis que les chiites ne jouissent pas d'une telle protection. Les chrétiens contrôlent la présidence et commandent l'armée, les sunnites nomment le premier ministre et commandent les forces de sécurité internes.
Ces deux groupes disposent d'une minorité de blocage au parlement et au conseil des ministres. Les chiites, au contraire, ne disposent d'aucun rôle déterminant dans l'exécutif libanais et doivent se reposer sur le président du parlement et les milices pour protéger leurs intérêts.
La crise actuelle a commencé à la fin de 2006, lorsque tous les ministres chiites ont démissionné en bloc, mettant ainsi fin au consensus en vigueur. Ils pensaient que cette démarche forcerait le gouvernement à se reconstituer en tenant compte de leurs revendications. Toutefois, le gouvernement décida de continuer de gouverner sans eux, preuve s'il le fallait que les chiites étaient incapables de protéger leurs propres intérêts dans la branche exécutive du pouvoir. Voyant leur rôle ainsi limité au sein du gouvernement, de nombreux chiites se sont tournés vers l'autre force prépondérante en dehors du gouvernement – le Hezbollah – pour y trouver leadership et protection.
La force du Hezbollah demeurera tant que les chiites ressentiront cette exclusion du pouvoir politique.
Il ne faut pas attendre de solution durable à cette crise avant que les chiites bénéficient de la même protection contre les actes de l'Etat que les chrétiens et les sunnites. Dans l'immédiat, la seule façon d'y parvenir serait de leur garantir un tiers bloquant des membres du Conseil des ministres (11 sur 30).
Pour certains, il ne faut pas que la communauté chiite ait un pouvoir de veto au sein du gouvernement, de crainte d'y voir s'affirmer l'influence du Hezbollah. En fait, c'est le contraire qui se passerait: si la communauté chiite recevait le pouvoir qui lui revient, un débat pluraliste s'installerait qui, avec le temps, désarmerait l'influence du Hezbollah.
Si l'objectif américain d'un Liban démocratique, paisible et prospère et d'un recul du Hezbollah doit se réaliser, le préalable sera de donner d'abord à la communauté chiite la garantie que le gouvernement ne pourra pas agir sans son concours. En ne donnant pas une protection équitable aux intérêts des chiites, le Liban va tout droit vers une instabilité croissante et le renforcement du Hezbollah.
* Graeme Bannerman est chercheur adjoint au Middle East Institute de Washington. Ancien directeur administratif de la commission des affaires étrangères du Sénat américain, il dirige aujourd'hui un cabinet de politologie.