Depuis quelques semaines tout se précipite. Testant la toute nouvelle liberté d'expression qui souffle sur le Maroc, Nadia Yassine dévoile ses convictions républicaines et se place, hidjab au vent, en première ligne du mouvement Al Adl Wa AI Ihsane (Justice et Spiritualité) du vieux et respecté sheikh Abdessalam Yassine, son père. La guerre de succession peut commencer.
Et après lui ! Le message fondateur de ce septuagénaire à la santé chancelante reste efficace et écouté. L'ancienne garde conservatrice va s'opposer au courant des jeunes. Tous les militants gardent le silence et rien ne filtre sur l'état du sheikh afin que se règle le ballet des successeurs. La base est interrogée, contacts et alliances s'établissent en fonction de l'opinion des fidèles de la première heure, de la conjoncture marocaine et enfin de la situation internationale. Abdessalam n'a désigné personne et n'a en principe pas de dauphin. Tout est ouvert, même si on chuchote qu'un testament secret attendrait son heure. Des noms apparaissent : les plus proches comme Moutawakkil, Chibani, Abbadi ou encore Souleïmani. Chacun a sa chance, mais il ne faut pas oublier Arsalane et bien sûr Nadia Yassine. Ils ont beaucoup travaillé depuis quelques années pour installer Al Adl Wa Al Ihsane dans les médias internationaux et locaux. Et ils se considèrent tous deux, porte-parole du mouvement. L'un pour la Jamaâ, l'autre au nom de son père, et toujours dans l'esprit d'une conduite « modérée ». Arsalane plus abrupt que le « chef » fédère difficilement les jeunes (et pourtant le mouvement s'appuie avant tout sur des étudiants) et pas vraiment les vieux militants. Il privilégie l'idée d'une action basée sur un consensus intelligent avec les pouvoirs publics, même si tenu par sa fonction il prêche plus souvent les positions strictes du Conseil d'orientation (Majliss Am Irchad). Nadia Yassine considérée comme « l'égérie des islamistes » est très soutenue par les médias qui en font l'héritière toute désignée. Ce serait une première mondiale, une véritable révolution culturelle dans le monde arabo-islamique qu'une femme, qui plus est fille d'un homme aussi lourd que Abdessalam, s'empare du pouvoir. Les malékites-sunnites en principe ne peuvent imaginer, contrairement aux chiites, qu'un pouvoir d'une telle dimension spirituelle ou politique soit confié à une femme. Mais n'oublions pas que Al Adl Wa Al Ihsane n'est pas l'organisation monolithique que se plaisent à imaginer les journalistes européens. Des sensibilités nouvelles s'y manifestent et elles ne manqueront pas d'apparaître le moment venu. Alors peut-on s'attendre à une direction collégiale. Attendons un peu, il n'y a jamais de vide après le règne d'un fondateur, si charismatique soit-il !
Nadia, c'est qui ! Erudite, issue des meilleures écoles marocaines et parisiennes elle n'a rien à envier aux poids lourds féministes et mondialistes qui accaparent revues et télévisions occidentales. Elle sait faire et, en plus de son talent, elle le fait avec un sourire, un charme évident et une certitude qui n'a d'égal que sa science de la communication et la qualité de ses réseaux en Occident. Elle est très respectée dans son milieu et a réussi à prendre place dans les médias internationaux, ce qui avouons-le est une grande première lorsqu'on sait comment sont traités journalistes et responsables culturels ou cultuels musulmans. Son discours s'appuie sur les piliers d'une Foi fondamentaliste qu'elle revendique avec fierté. C'est avant tout une militante, une politique et une activiste rompue aux combats et aux risques quotidiens. Elle a de qui tenir.
Son message est extrêmement volontaire, « moderniser l'Islam en le féminisant ». Ce qui est d'une parfaite intelligence face aux peurs de l'Occident après le 11.09. Elle sait bien que l'Islam politique est tellement incontournable qu'il vaut mieux l'exprimer par le sourire d'une femme, même et surtout parce qu'elle est voilée, que par une escouade de barbus aux chevilles nues et aux Nike élimés.
Elle connaît comme son père la fraîcheur des prisons et certains la voit en « pasionaria du mouvement islamiste marocain ». Elle a su encore slalomer entre les tendances du mouvement paternel, particulièrement au moment de l'épisode Bachiri, le prédicateur de Casablanca, qui complota pour renverser Abdessalam. Elle surnagea encore lorsque le roi enferma ce dernier dans un asile psychiatrique fin 70. Ce père qui lui a légué son sens de l'organisation, son respect du travail bien fait et surtout la courtoisie des rapports avec les frères et sœurs qui se sont engagés derrière lui. En un mot simple, on peut penser que Nadia Yassine va devenir une icône de l'islam, avec un discours qui s'inscrit aussi bien dans le respect du dogme que dans la compréhension et la défense de ses autres sœurs. Un islam fait de bienveillance et de tolérance sans laisser-aller, et surtout sans égarement. Elle deviendra sans difficulté le symbole d'une modernité parfaitement maîtrisée, très respectueuse d'un Islam plus traditionnel mais toujours présent. Elle n'est pas du genre à se cacher derrière le voile de la Foi des jeunes filles sans avenir des banlieues de Casablanca, loin de là . Elle le porte haut et fier et en fait l'emblème de l'explication tolérante de l'Islam actuel.
Son Discours. Elle l'exprime sans fard, ni retenue. Elle a dompté caméras et débats publics ou privés. Aussi à l'aise dans un forum féministe en Méditerranée que sur un plateau de télévision, elle ne sacrifie rien de son discours religieux et encore moins de ses principes démocratiques. Elle est mesurée, ne rejette rien systématiquement et connaît l'Occident aussi bien que les problèmes des femmes dans le plus reculé des douars de l'Ourika. Sciences-Po a formé son esprit de synthèse, elle sait écouter et réagir avec fermeté lorsqu'on déborde ses convictions. En un mot elle aimerait « Islamiser la modernité », c'est énorme. Elle parvient néanmoins en multipliant ses interventions en Occident à offrir une image différente de la femme musulmane militante dans une structure islamique. Elle se démarque aussi, tout en respectant ses lignes directrices, du mouvement de son père et parvient à s'affirmer avec un discours modéré et ses déclarations font le tour du monde. Et de ce fait la succession, qui ne sera plus réduite au cadre restreint de la seule communauté marocaine, va être largement influencée par les politiques nationales et internationales. C'est alors tout à son avantage et elle en joue avec une science consommée. Elle devra naviguer entre les bases islamistes marocaines exigeantes et les volontés de modération du vieux sheikh, son père, tout en restant ferme et décidée quant aux actions qu'elle va entreprendre sous la bannière d'Al Adl Wa Al Ihsane. La route sera difficile.
Islamismes marocains ! Le roi a bien compris qu'il ne pouvait perdurer dans la situation qu'il venait de recevoir. Les temps changent, il doit s'adapter et vite. La poussée est forte, la situation politique et sociale du Maroc doit évoluer à la mesure des espoirs d'un peuple qui a vu en ce nouveau monarque le changement que lui annonçaient déjà les centaines de paraboles plantées sur les toits. Des attentats islamistes ont rappelé à chacun le feu dormant. Cet « islamisme d'état » représenté en particulier par le PJD d'El Khati (qui s'imagine premier parti du Maroc) ne doit pas cacher la réalité d'une situation économique et sociale plus que préoccupante, mais aussi la remontée des conflits sub-sahariens. Après les attaques américaines les islamistes locaux n'ont pas perdu de temps et ont fait connaître leurs réactions. Ce qui est en contradiction totale avec la façade trompeuse d'un angélisme politique à la marocaine où tout serait pour le mieux dans un pays pacifique et musulman, qui plus est sous la protection d'un roi dans la lignée du Prophète. Une face apparente, bien aseptisée, entre tours en calèche des remparts de Marrakech et sardines grillées sur la Corniche de Casa. La réalité est autrement plus dure, même si rien n'apparaît vraiment. La nébuleuse islamiste se consolide et s'organise. Tous les leaders déclarés ou plus discrets ne sont pas tous derrière un PJD institutionnalisé ou un Abdessalam Yassine en embuscade. Mais il leur faut de temps en temps prouver leurs influences, par une démonstration de force par exemple contre la guerre d'Irak (février 91) ou une réaction au statut de la femme (mars 1999). Les étudiants, comme toujours ne sont pas en reste et n'hésitent pas à exprimer leurs attentes, éventuellement par la force.
Les grands mouvements islamistes adoptent un profil bas et soupèsent leurs troupes, pour le cas où ! Les dirigeants du pays ont encore en mémoire les soubresauts algériens et le précédent afghan, mais ils savent aussi que le Maroc n'a rien à voir avec ces deux nations, pour l'instant ! Chaque parti a ses propres islamistes et cette dispersion entretenue autorise une gestion plus laxiste de ce danger. Le fondamentalisme d'état se rassure par une culture islamique de façade et une justification du pouvoir monarchique reposant sur l'imamat.
Ces imams d'obédience islamique sont pour la plupart salariés du pouvoir par le canal du ministère des habbous dont c'est une des habituelles missions, ce qui ne les empêchent pas de prodiguer fatwas et messages politiques. Et de ce fait ils empiètent sur l'autorité du roi. Les islamistes marocains représentent enfin la seule possibilité d'évolution du processus politique d'un peuple trop longtemps étouffé par la chape de plomb d'un raïs absolu.
Les occidentaux avec les américains ont bien compris leur intérêt et jouent sans état d'âme cette carte dormante. Les leaders islamistes fréquentent ambassades et consulats, ils y puisent conseils, soutiens, couvertures médiatiques et pourquoi pas quelques financements. Le fruit est mûr, l'engrais ne manque pas et la cueillette peut-être proche.
Takfir et Salaf. Voilà le vrai danger pour la monarchie Alaouite. Ce mouvement puise ses racines dans une idéologie fondamentaliste qui dénonce avant même que de combattre l'hégémonie américaine et le sionisme, tous les dirigeants et états qui s'en réclament. Les disciples, suivant leur gourou Fizazi aujourdhui interné, prêchent sans faiblesse « le retour aux lois de Dieu et à la société prophétique de l'Islam originel », rien de moins, s'éloignant ainsi de toutes les autres tendances islamiques. La violence est leur seul credo et il ne s'en prive pas. Les troupes se recrutent sans difficulté dans le vivier des bidonvilles en carton des zones sans loi, des anciennes carrières d'al-karyan ou plus simplement dans les quartiers de relégation sans eau, ni électricité des abandonnés de Casablanca. Aucune identité, aucune référence, impossible d'y retrouver qui que ce soit. Ils nagent dans l'eau nauséabonde de l'oubli et ne l'oublions pas se gonflent chaque jour par l'apport incessant des campagnes qui y déversent leur trop plein. Pas d'universitaires ou de jeunes cadres aux convictions lisses, engagés dans un militantisme accepté sinon toléré par le pouvoir royal. Mais des déshérités qui ne connaissent que la survie d'heure en heure dans de féroces ghettos. La médina, ils ne connaissent pas, les souks pas davantage et la grande mosquée de marbre et d'or n'est pas pour eux. Sans repère social, livrés à eux même ou à quelques « émirs » ils vont vite être repérés et servir de « chair à canon ». Ce sont des zones de non droit que la police oublie. Ils ont alors le champ libre et surtout le temps d'écouter des illuminés en se préparant au grand shahid et devenir les kamikazes d'Allah. Ce qu'ils ont fait le 16 mai 2003 en découvrant pour certains et pour la première fois le centre ville.
Le risque est là , pas chez sheikh Yassine ou au PJD. Le roi l'a vite compris et avec intelligence il se fait un rempart des partis islamiques modérés ou un peu plus affermis. Et ils sont nombreux, alors autant leur donner une légalité plus ou moins institutionnelle afin de mieux les « contrôler ». C'est çà aussi faire de la politique.
La montée significative des islamistes en cravate lors des dernières élections n'est pas un hasard. C'est le résultat d'un lent travail bien pensé et surtout parfaitement suivi et toléré. Désormais ils haussent le ton et se découvrent davantage. Sous prétexte de moralisation, ils s'engouffrent dans la brèche béante des laxismes et facilités que l'Occident propose comme modèle. Ils savent encadrer les populations défavorisées, les jeunes et les fonctionnaires, les proches banlieues…pas les autres. Ils proposent une alternative et ne lâchent pas prise (alphabétisation, entraides sociales, mariages et obsèques islamiques…). Tout est discret, souple et finalement très efficace. La partie reste encore à jouer, elle ne fait que commencer…
« Justice et Spiritualité » Islam extrême… ! Pour bien comprendre et apprécier le mouvement du sheikh Yassine il faut se pencher sur le texte de la déclaration que sa fille, interdite de sortie du territoire, a fait lire à la tribune du Forum Social Méditerranéen. En quelques phrases elle nous dit que l'islamisme au Maroc n'est pas un bloc monolithique et qu'aujourd'hui,
. Etre islamiste c'est tout simplement se ressourcer aux références spirituelles de tous les peuples musulmans, gérer la modernité et dépasser les archaïsmes politiques.
. Etre islamiste, c'est aussi remettre en question l'histoire officielle du pouvoir en mettant le doigt sur tous les détournements à des fins politiciennes subis par le Message coranique.
. Etre islamiste, c'est encore condamner avec sincérité tous les excès en matière de despotisme, champ propice à la misère psychologique et économique.
. Etre islamiste, c'est s'interdire la violence contre un régime en place et permettre à l'homme de changer la société par l'éducation.
. Etre islamiste, c'est refuser la clandestinité, en se battant au titre d'une association légale et reconnue.
. Etre islamiste c'est enfin refuser les financements extérieurs et garantir sa liberté de pensée et d'action.
L'écart entre riches et pauvres se creuse chaque jour davantage. Nadia Yassine l'a parfaitement compris, même si elle n'est pas la seule, et a choisi de se battre pour ses sœurs les plus démunies,
« La minorité est de plus en plus riche et effrontée. Je suis très inquiète. Le Maroc est une poudrière. Le Maroc est en danger »
Les racines soufies du mouvement du sheikh Yassine excluent tout amalgame extrémiste. La spiritualité et la réflexion, concepts issus directement de cette doctrine, constituent à elles seules un puissant antidote contre la barbarie. Il s'agit de convaincre, pas d'imposer. Dire « il y a tout dans le Coran » pour tourner le dos à la réflexion n'est que le subterfuge d'une application du Droit complice du pouvoir, quel que soit le pays. Pour ce Mouvement, le Coran est le repère par excellence de l'identité et loin de condamner l'effort de réflexion, il l'encourage et en fait même une obligation.
«Nous voulons libérer les peuples musulmans en dégageant le Coran de ces lectures du compromis » (Nadia Yassine)
Les extrémismes marocains. Le pouvoir joue avec le feu. Jusqu'au 11.09 il les a entretenus sciemment, s'en servant comme d'une soupape de sécurité dans un contexte social explosif, imaginant avec un certain machiavélisme les utiliser comme un palliatif à un retour naturel des peuples aux fondements islamiques. Et ils ont imaginé trop vite que ces minorités seraient facilement contrôlables. Mais, les « makhzen » n'ayant jamais permis leur installation sur le territoire, la salafya jihadya soutenue discrètement par les États-Unis n'a pas fonctionné et ces derniers n'ont pu s'en servir pour justifier leurs actions de déstabilisation et d'installation de leur nouvel ordre mondial. Tout est encore à venir et on peut s'attendre à de belles surprises. La situation ne restera pas ce qu'elle est, l'autruche doit s'extirper de son trou et faire face à toutes les montées, à tous les mécontentements, à toutes les aspirations.
Féminisme « beldi ». Pas facile d'approcher ce problème du statut de la femme au Maroc. Les islamistes profitant toujours des quelques nouvelles libertés d'expression ont fait campagne contre la réforme, parfois avec violence. Mais la bataille n'est pas là , avec ou sans eux. Elle est plus profonde et en promulguant cette « mudawana » le roi tout en jouant sur sa nouvelle image libertaire peut avec intelligence accrocher à son urne des bulletins reconnaissants. On connaît bien toutes les facettes de cette réforme qui finalement a été acceptée par tous. C'est un changement de société et comme toute radicalisation sur un terreau de traditions, les remous et fracas ne se sont pas fait attendre.
Associations féministes, avec en tête Fatima El-Maghraoui et son Union de l'Action Féminine (UAF) ou une autre Fatima, Mrini cette fois ci, avec son Association des Femmes Marocaines (ADFM), sont montées au créneau et se sont battues avec courage. Mais pourquoi ne se sont-elles pas appuyées sur une image davantage coranique, qui aurait assoupli les plus farouches opposants, ceux avec lesquels elles devront fatalement composer un jour ou l'autre si elles veulent que les décrets d'application soient vraiment respectés. Ou alors ce ne sera qu'une victoire à la Pyrrhus ! Et c'est un peu le cas aujourd'hui.
Divorce, âge du mariage, partage des biens, recours à la khola (remboursement de la dot), tout cela Nadia Yassine en témoigne tous les jours. Elle en est imprégnée et elle sait bien que tout passe par cette fourche caudine. Elle sait parfaitement que des associations comme Attawhid wa Islah (Unification et Réforme) ou le PJD (parti de la Justice et du Développement) ont choisi de s'intégrer au jeu politique tout en dénonçant le machiavélisme makhsénien du palais. Ils pratiquent un discours populiste qui caresse les traditionalistes. De son côté, le bureau politique de l'Union Socialiste des Forces Populaires (USFP) a trouvé plus politique de partir en touche en imaginant que la réforme, pour eux essentiellement religieuse ne peut être mise en place que par le plus haut des pouvoirs religieux celui du roi, qui doit s'appuyer sur un conseil spécial des ulémas et d'universitaires à constituer. Pas mal la défausse. Tout est à refaire, cette avancée morte avant que de naître n'aura été que la première escarmouche du vrai combat qui couve et dont les braises n'attendent qu'un début de sirocco pour s'enflammer une bonne fois.
Amir Al Mouaminine. C'est le plus beau titre de Mohamed VI, énorme et si lourd de significations. « Commandeur des Croyants », hérité et héritier de la grande dynastie des Alaouites il a tout à prouver, tout à réussir.
Le pari est considérable et la tâche infinie. Il y a six années déjà qu'il en a revêtu la tiare et il a su avec finesse nettoyer le paysage et ouvrir quelques lucarnes. Mais le pur soleil de Tan-Tan, avec sa litanie d'insatisfactions et son chapelet d'espoirs n'est pas encore entré dans tous les cœurs. Il en a tant à réchauffer après la glace du précédent régime. Des conseillers parfois plus soucieux d'influence personnelle que de bien public se sont glissés sur les tapis de Rabat et des consultants étrangers affairés s'agitent sur les tarmacs de Salé. Le jeune roi a tenté quelques timides réformes rassurantes pour l'Occident mais brinquebalantes sur place. Et les islamistes attentifs se sont vite engouffrés dans les brèches à peine entrouvertes. Le niveau de vie n'a pas évolué et les désillusions s'entassent, germes de prochains face à face aiguisés par des provocateurs bien connus auxquels tout facilite l'action. Et de leur côté, les formations politiques classiques et sclérosées, asservies par un makhzen hassanien ne proposent rien. La position religieuse du Commandeur est à son tour remise en question et son ton accommodant n'est pas fait pour endiguer les poussées les plus radicales. Les émirs les plus écoutés ont le champ libre, ils ne se privent pas de critiquer et, profitant des toutes nouvelles libertés lancent chaque vendredi des prêches durs et agressifs. Le palais ne parvient pas vraiment à maîtriser cette vague intransigeante qui a fourbi ses armes. Eux ils sont prêts et attendent les signes de faiblesse. Et ils ne manquent pas, gestion légère de l'incident de l'îlot Leïla ou mirage pétrolier de l'Est… ! Et pourtant il tente tout pour rapprocher les uns des autres et ajuster son image de roi moderne à l'indispensable souffle islamique. La soif de justice et de changement est immense, saura-t-il l'entendre et surtout la satisfaire sans y laisser trop de son autorité ! Une rumeur court dans tous le bidonvilles de Casablanca, de Salé, de Fez mais aussi sur les marchés des plus petits villages de l'Atlas,
Il va rendre l'argent ! Utopie provocatrice mais parfait marketing médiatique du vieux sheikh Yassine.
« Rachetez votre pauvre père Hassan en restituant les biens qui reviennent de droit à notre peuple. Rachetez-vous ! Repentez-vous ! Rapatriez la fortune de votre père et effacez la lourde dette extérieure marocaine… » (A qui de Droit)
C'était en 1974 (L'Islam ou le Déluge 1974) et on connaît les suites psychiatriques que le monarque de l'époque lui a infligées. Et aujourd'hui ce même sheikh, élargi depuis, récidive avec l'écho de sa fille qui en remet une couche.
Comment le Roi pourrait-il lui « obéir », comment peut-il seulement entendre ce genre de slogan facile sans se déconsidérer et en a-t-il vraiment l'intention ! Rendre quoique ce soit, c'est avouer ! Restituer un seul dirham et il se grille définitivement dans une spirale sans fin, alors quelle sortie honorable ! Il a ce problème à résoudre, comment ! Lui seul le sait, là au plus secret des murailles d'or et de zelliges, protections illusoires et fragiles qui sauteront à la première poussée sérieuse. Le texte du sheikh Yassine, sans vrais chiffres ni preuves, par sa simplicité marque les esprits et plonge dans tous les porte-monnaies, ces petits beztam de cuir efflanqué des dadas de la rue des Consuls. Nadia Yassine le sait et relance,
«La corruption est toujours présente, le vrai changement n'existe pas et Al Adl wa al Ihsane tout en lorgnant le pouvoir ne mise que sur le plus long terme et se refuse à toute violence »
Sur un tout autre terrain la diplomatie se fissure. L'Algérie ne lâche rien sur le Front Polisario, l'Espagne montre les dents. Les échecs s'accumulent et sont répercutés comme autant d'anémies d'un pouvoir qui n'a pas encore eu le temps de faire ses preuves. L'Occident joue sans se dissimuler des cartes sulfureuses. La suite s'écrit en ce moment et le peuple encore une fois paiera le prix fort.
Marocains réveillez-vous ! Injonction très significative, l'électrochoc est en marche sur les deux rives du Bou Regreg. Les dernières attaques de la famille Yassine ont réveillé les consciences. Les deux clans s'affrontent et développent ses arguments. Il faut être prudent et tenir compte des deux sociétés, l'une nantie et l'autre au bord du drame économique le plus cinglant. Aucune n'a la vérité absolue, mais les deux reflètent le paysage marocain du troisième millénaire. Celui de tous les changements, de tous les espoirs. Que les uns lâchent un peu, que les autres reçoivent plus.
Et pourquoi pas avec un « Commandeur des vrais Croyants » plus à l'écoute, à même d'imaginer et d'appliquer des solutions acceptables par tous dans le cadre d'un Islam tolérant, celui du « plus juste des milieux», celui qui par un partage bien compris des richesses et des avantages mal répartis permettrait au monde de voir un pays aussi prometteur offrir l'image d'une monarchie respectée parce qu'elle a compris qu'une nation n'est digne que par le respect et la protection sans ostentation par ceux d'en haut, de ceux d'en bas.
Et si tout simplement ils relisaient tous les deux notre beau Coran afin d'y trouver avec une nouvelle force la volonté du bien de tous… !
Tazmamart, pas pour cette fois ci ! Mais elle en frôle une fois encore les sinistres oubliettes. Juin 2005, dans un amphi de Berkeley Nadia Yassine lance un appel vibrant et prend date. Elle est désormais candidate à la succession de son père. Elle est bel et bien en campagne. Rappelons ses mots,
« La monarchie n'est pas faite pour le Maroc. Le régime s'écroulera bientôt. La constitution est bonne pour la poubelle de l'histoire. Le fruit pourri va finir par tomber de lui-même… »
C'est envoyé et comme son père elle a le sens de la formule. Interrogée elle ne nie rien, persiste et signe (Le Monde-28.06.2005). Sa déclaration, pas tout à fait dans le style d'une sciences-po bien huilée, est le fruit d'une longue réflexion et ne tombe pas par hasard sur les téléscripteurs des agences de presse. Elle est aux Etats-Unis, dans un des plus grandes universités, la presse est convoquée, toute acquise et pour cause. L'Occident veut la lancer et soutient ses actions dans le but pas si discret d'un remodelage des états- monarchies héréditaires arabes. Sous le règne d'Hassan II, elle n'aurait jamais osé et on lui aurait offert avant la fin de sa phrase un aller sans retour immédiat pour les oasis. Mais le Maroc de Mohamed VI n'a plus rien à voir, le ver est dans le tagine, la structure féodale du makhzen s'est largement émoussée et les Basri and co ne sont plus là , le parapluie protecteur ne joue plus.
Elle prend d'un coup le pas sur les candidats à la succession en occupant le devant de la scène. Arsalane, qui est pourtant largement plus légitime qu'elle, sent le boulet et réagit aussitôt. Il ne peut que la soutenir mais tente son propre rapprochement avec l'Occident en déclarant que,
« Les autorités locales ou internationales suivent de près les évolutions marocaines et entretiennent même des liens étroits avec certains groupes d'opposition… ».
Ceci n'engage que lui, mais c'est dit ouvertement. Il insiste même en glissant que le mouvement du sheikh Yassine, dont il est un des communicants, est derrière Nadia et qu'elle ne fait que répéter ce que son père a toujours exprimé. Tentative de récupération, mais avec un temps de retard, Nadia Yassine a désormais l'avantage, il le flaire et pour tempérer et remettre Nadia dans le rang il en rajoute et lance,
« La déclaration de Nadia Yassine n'est pas plus lourde que tout ce que le sheikh a dit depuis des années, et les autorités marocaines la traiteront comme tous les autres membres de la Jamâa». Tu parles !
La campagne ne va être triste, les acteurs sont en place, les trois coups frappés et nous allons suivre en live tous les coups les plus fourrés et les plus déstabilisants pour ce peuple marocain qui de son côté n'en peut plus et se serait bien passé de tout ce vacarme autour d'une redistribution qui s'annonce passionnante.
Je sais que je serai poursuivie en justice, rajoute-t-elle. Elle n'esquive pas et enfonce le clou de cette attaque en règle. Elle se sait « protégée ». Pour Bush tous les régimes arabes sont plombés et douteux. Il a commencé son grand nettoyage, Afghanistan, Irak…les autres sont en route. Ces autocraties, par leur impossibilité à garantir une stabilité, une sécurité et surtout une vraie légitimité, sont autant d'abcès qu'il vaut crever au plus vite afin d'installer la démocratie occidentale et la way of life américaine. Cette digne femme voilée peut devenir un cheval de Troie performant, une grenade dégoupillée dont il peut à chaque instant allumer la mèche. Nadia si vous trouvez là une once de légitimité pour votre action saisissez-là , mais de grâce sachez vous en servir, ne laissez pas passer cette chance. Nous avons enfin en terre islamique un hijab écouté, respecté et compétent. Mais attention de ne pas vous brûler les ailes par ce survoltage médiatique et cette toute nouvelle reconnaissance. Vous n'êtes au service de personne, si ce n'est de votre peuple. Votre fond de commerce prend aujourd'hui quelque valeur. Vous avez besoin maintenant d'une assise juridique et populaire, c'est-à -dire politique. Sans elle vous ne resterez que la fille d'un vieux sheikh respecté et aimé qui essaie de prendre un pouvoir qu'il espère bientôt vacant. Les législatives de 2007 sont déjà là et la sanction sera alors dans les urnes, pas à la tribune de Berkeley. Vous l'avez d'ailleurs bien compris,
« Nous pourrions vivre le jour où il y aura des élections libres à travers lesquelles, le peuple pourra décider de ne pas adopter le référentiel islamique… »
Et voilà une première petite faveur à l'Occident. Vous savez faire, en voilà la preuve. Vous allez devenir populaire si vous ne l'êtes déjà , mais il ne suffit pas de citer Ibn Rochd pour vous approprier les valeurs d'un Islam tolérant et éclairé ou préconiser des solutions éducatives plutôt que législatives. Non, il faut aller au charbon et endosser la responsabilité totale de vos déclarations au nom du mouvement paternel. Votre appui est là , vous le savez. Ils sont tous prêts à vous suivre et même à descendre dans la rue pour vous escorter sur les marches du Palais de Justice avec des bâillons sur les lèvres. Vous ne pouvez pas dire que vous ne parlez qu'à titre personnel ou académique, que vous n'êtes pas le porte voix d'Al Adl Wa Al Ihssane. Ce serait insulter des militants qui alors comprendraient mal votre intelligence. Vous êtes sur les rangs de la succession, alors allez- y, une bonne fois ! La partie ne va pas être de tout repos, mais vous êtes formée et tout à fait capable d'en assumer les risques et les honneurs. On sait que le mouvement paternel peut mobiliser les masses et le 28 juin dernier la chambre criminelle de première instance de Rabat a reporté votre procès sine die. Ils ont compris le piège. Certains pensent et disent un peu partout que vouloir vous poursuivre au grand jour a été une erreur stratégique et politique aux conséquences aujourd'hui encore mal estimées. Mais il faut tempérer cette affirmation, les responsables ne sont pas ignorants de la Loi et des conséquences éventuelles et leurs réponses sont plus fines que ne le laissent supposer les médias locaux et internationaux. Ce sont bien vos propres avocats qui ont demandé le report de votre procès pour mieux préparer les plaidoiries (en accord avec la Loi 262 du Code de procédure pénale) et vous vous défendez des graves inculpations d'atteinte aux principes fondamentaux de la Constitution en vous réfugiant derrière le droit à la liberté d'expression. Bien joué.
« J'ai simplement déclaré en tant qu'intellectuelle, que ma préférence allait à un régime républicain plutôt qu'à un régime monarchique… »
Vous savez fort bien que le mouvement paternel va vous suivre, s'engager dans un bras de fer avec le pouvoir et entamer ainsi (écrivain - à une négociation pour sa propre reconnaissance en tant que parti politique. Vous voulez faire réagir le pouvoir, mais et-ce là , la bonne approche ! L'avenir nous le dira vite.
Comment réagit l'Etat ! Va-t-il appliquer durement la Loi devant votre provocation ou utiliser une approche plus politique que juridique en inscrivant avec finesse vos paroles dans la volonté affichée des libertés d'expression et des efforts démocratiques du roi ! Ou mieux encore va-t-il assouplir la gestion de l'affaire tout en gardant sa fermeté sur le principe de sanction ! C'est là qu'il lui faut chercher et trouver une réponse, dans sa volonté de sortir de votre piège avec bénéfice. L'Etat a toujours été assez souple avec votre Jamâa (Affaire Abbadi), il faut s'en souvenir aussi. Vous n'êtes pas la première à vous lancer dans un combat frontal et finalement vous vous attaquez davantage au régime qu'au roi lui-même, à la politique qu'à la royauté. Vos militants soutiennent-ils davantage votre liberté d'expression ou votre position contre le gouvernement ! Attention la partie est loin d'être jouée pour vous et les épines sont acérées. N'oubliez jamais que les marocains sont très attachés au symbole monarchique et d'unité et ce depuis des siècles.
Les flamands roses du Bou Regreg ! Le temps joue pour vous. La crise économique générale est là pour vous apporter sans avoir à les chercher de solides soutiens. Dans sa volonté d'ouverture l'autorité royale peine à rapprocher les uns des autre. Les monarchies tolèrent mal la critique, elles en ont horreur Laissons leur le temps, ils ont tous bien reçu votre message, il a été assez violent.
Vous êtes, comme on dit dans votre mouvement, au début d'une période de changement, de soulèvement des consciences et des volontés, d'une tawra. Mais que la protection d'Allah sur tout le peuple marocain évite les provocations et les inopportunes interventions des uns et des autres. Que les anciens d'Al Adl Wa Al Ihsane calment le jeu et permettent par leur sagesse de retrouver une Paix honorable entre Rabat et Salé et que les petits bateaux des passeurs continuent encore longtemps leur incessante et si gracieuse noria. Et prions tous encore une fois pour qu'avec la bienveillance d'Allah tout se passe de la meilleure des façons
« Billati Hiya Ahsane »
* A paraître « Hadj Amor » Pour l'amour de Dieu )