Quwatli leur avait alors répliqué, en colère : « Honte à vous de demander cela! Quelle différence de toute manière entre la Syrie et le Liban? Ne s'agit-il pas d'une seule et même nation? Ces frontières – créées par la puissance occupante – ne signifient rien pour nous, et nous ne les reconnaissons pas. Je ne demanderai aux Libanais pas un seul centimètre en retour. Des terres syriennes au Liban, c'est comme des terres syriennes en Syrie. Et si les Libanais ont besoin de plus de terres, il suffit de demander et ils en auront davantage! »
Cette histoire en dit bien long sur la façon dont les Syriens considèrent leur minuscule voisin, avec lequel ils sont toutefois visiblement en désaccord depuis l'assassinat en février 2005 du premier ministre Rafik Hariri. La Syrie peut et va accepter un Liban indépendant, mais pas un Liban dont le régime lui est hostile. L'histoire fournit la raison qui se cache derrière cette obstination.
Douze ans après l'exhortation d' al-Quwatli, les Syriens décidèrent de faire table rase de leur système parlementaire pour former en 1958 une union avec l'Egypte. Dans sa justification, le ministre des affaires étrangères syrien Salah al-Din al-Bitar avait rappelé à son gouvernement que, lors des pourparlers d'indépendance en 1936, la délégation de négociateurs syriens n'avait pas abordé la question des districts rattachés au Liban « car ils pensaient qu'un jour, à un certain point de l'histoire, nous serions réunifiés avec la totalité du territoire libanais. Quel aurait été l'intérêt de reprendre quatre districts quand un jour tout le Liban serait restauré à sa nation-mère, la Syrie ? » Cet argument, avait-il soutenu, justifiait l'union de la Syrie avec l'Egypte de Nasser.
Ni Bitar ni Quwatli n'avaient voulu occuper le Liban. Cependant ils croyaient que les frontières de l'Etat moderne libanais étaient artificielles puisque imposées, de leur vivant, aux citoyens de la grande Syrie. Les Syriens n'avaient pas été consultés sur l'attribution de leurs terres en 1920 et pour eux, cela avait été une trouvaille de l'infâme général français Henri Gouraud.
Il y a encore des Syriens qui se souviennent du temps où les résidents de Beyrouth se disaient « Syriens ». Jusqu'à une bonne partie du 20e siècle, les habitants de Tripoli dans le nord du Liban actuel se disaient habitants de « Trablous al-Cham » ou de la Tripoli de Syrie et, avant 1918, les diplômes décernés par l'Université américaine de Beyrouth contenaient la mention « obtenu à Beyrouth, en Syrie ».
Le président défunt Hafez al-Assad, décédé en 2000, ne mit jamais les pieds au Liban, il fit juste un simple aller-retour à la ville tranquille de Chtaura sur la route qui mène à la frontière syro-libanaise pour rencontrer le président Souleïmane Frangié au début de la guerre civile libanaise. En revanche, Assad fit venir les dirigeants libanais à Damas, en partie pour maintenir sa position d'hégémonie vis-à-vis du Liban, mais surtout pour des raisons de sécurité.
Beaucoup de Libanais se plaignirent de cette attitude : « Le président de la Syrie qui a des troupes dans notre pays ne vient jamais en visite, parce qu'il ne reconnaît pas notre souveraineté ». Ceci explique aussi pourquoi les médias se sont tant intéressés à la visite du président Bachar al-Assad à Beyrouth le 3 mars 2002 – c'était une première de la part d'un dirigeant syrien depuis trente ans.
Bien avant l'arrivée des baasistes au pouvoir, Damas a toujours argué que si les Syriens acceptaient l'indépendance du Liban, ils ne toléreraient ou n'accepteraient en revanche jamais un régime anti-syrien à Beyrouth. La situation du Liban est simplement trop proche, trop dangereuse, et trop entremêlée aux affaires syriennes. En effet et au fond, chaque gouvernement syrien depuis que la république a été fondée en 1932 a considéré le Liban - toutefois tacitement - comme faisant historiquement partie de la Syrie.
Si l'on examine les relations entre les deux pays de plus près, on constate que quand Bechara el-Khoury devint président du Liban en 1943, il jouissait du soutien absolu du gouvernement nationaliste de Damas. Les gouvernements Khoury et Quwatli étaient en rapport si étroit que lorsqu'un officier de l'armée renversa ce dernier en 1949, le Liban refusa de le reconnaître comme chef d'Etat. Par conséquent, Husni al-Za'im, alors nouveau maître de Damas, commença à caresser l'idée d'"occuper le Liban et d'en restituer le territoire à la Syrie auquel il revenait de droit ». Il créa même un groupe paramilitaire pour envahir et annexer le Liban, ce qui finit par pousser les Syriens à l'obliger de démissionner en 1952.
Mais les Syriens obligèrent aussi Camille Chamoun, le successeur de Bechara el-Khoury à démissionner à la fin des années 1950, en fournissant cette fois-ci les armes, les fonds et la logistique nécessaires aux Libanais pour venir à bout de ce que Damas considérait comme un gouvernement anti-syrien et anti-nationalisme arabe à Beyrouth.
Ce que l'Occident ne comprend pas, c'est qu'aux yeux des Syriens, leurs interventions au Liban n'ont été, pour le moins du monde, ni maladroites ni embarrassantes. Du point de vue syrien, c'est en Syrie que des intrus se sont mêlés de ce qui ne les regardait pas.