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Irak : on repart à zéro ?


Jonathan Steele : Il y a une bizarrerie à Bagdad : l'Iran est la seule puissance régionale qui y ait une ambassade, alors que les meilleurs alliés arabes du président George W. Bush - Egypte, Jordanie et Arabie Saoudite - refusent que leurs diplomates s'y installent.



Jonathan Steele
Jonathan Steele
Ce n'est pas faute d'initiatives des Etats-Unis. La secrétaire d'Etat Condoleezza Rice a signalé à plusieurs reprises l'anomalie, lors de ses entretiens avec les voisins arabes de l'Irak, comme l'ont fait des émissaires de niveau inférieur.

La Jordanie rappelle dans quelles circonstances son ambassade a été attaquée aux explosifs par Al Qaeda en 2003, et l'Egypte ne peut pas oublier que son ambassadeur a été pris en embuscade et assassiné. Pendant ce temps, l'Iran se félicite des relations les plus cordiales qu'elle ait eues avec un gouvernement irakien depuis plusieurs dizaines d'années.

La chute de Saddam Hussein a permis à l'Iran d'étendre son influence en Irak. Elle a également permis à Al Qaeda de former des milliers de jeunes gens qu'elle a ensuite expédiés en Irak pour y faire la guerre aux Américains. Ne nous faisons pas d'illusion : on les retrouvera un jour ou l'autre dans d'autres pays, en quête de nouvelles cibles américaines. Voici deux raisons, parmi tant d'autres, pour lesquelles l'occupation américaine a été une défaite retentissante pour Bush.

Encore, si des soucis de sécurité étaient la seule raison pour laquelle les gouvernements arabes renâclent à envoyer leurs diplomates à Bagdad, ce ne serait pas trop mauvais pour Bush. Mais il y a aussi de la politique dans cette affaire. Les responsables arabes répugnent à se voir associés au gouvernement chiite de l'Irak, pour certains excessivement sectaire et pas vraiment souverain, n'a ni légitimité ni autorité.

Ce clivage est apparu crûment le mois dernier, lorsque le Front de l'Entente, le principal groupe sunnite du parlement irakien, a reporté sa décision de revenir au gouvernement après l'avoir quitté l'an dernier. Depuis que les chefs tribaux de la province d'Anbar ont commencé à résister à Al-Qaeda en 2006, dans le cadre du mouvement "L'Éveil", les régions à majorité sunnite n'ont pas connu de répit politique.

Ce qui inquiète le plus l'ancienne génération de politiques sunnites de Bagdad, c'est la crainte d'être taxé de faiblesse dans leurs relations avec le gouvernement à majorité chiite et avec les Américains. D'où leur refus d'entrer dans le gouvernement à moins qu'on leur garantisse la part de pouvoir qui leur revient.

Mais tout ne va pas pour le mieux non plus au sein du front chiite du premier ministre Nouri Al Maliki. Il y a quelques mois les ministres de Moqtada al Sadr hostiles à l'occupation ont quitté la coalition. Actuellement il appelle à manifester toutes les semaines contre l'accord de sécurité à long terme que Washington veut signer avec Bagdad.

Ce pacte, qui est censé être l'héritage laissé par Bush au peuple irakien, permettrait aux troupes américaines de demeurer dans le pays à perpétuité. Certes il y a bien l'expression "aucune base permanente", mais puisque la définition de non-permanent est infiniment flexible la porte sera ouverte pour une présence américaine aussi longtemps que le président des Etats-Unis estimera que cela peut passer auprès de son électorat.

Moqtada Al-Sadr réclame un référendum sur le pacte. Pendant ce temps, les ministres du parlement appartenant à d'autres partis déplorent que la rédaction du texte se passe à huis clos sans que l'opinion publique ait la moindre chance d'en prendre connaissance et de la discuter. L'appel au référendum de Moqtada Al-Sadr n'est que la pointe populiste d'un iceberg de malheur vécu par de vastes secteurs de la population irakienne qui se sentent écartés d'un débat décisif sur la souveraineté.

Au milieu des ténèbres, Bush annonce triomphalement l'arrivée de 30.000 homes de plus. Cela a aidé — avec d'autres facteurs — à faire régresser les attaques contre les civils irakiens, et il faut le saluer. Mais le niveau de la tuerie n'est toujours pas inférieur à celui de 2005. Plus important encore, ces renforts n'ont ni réglé le problème des profondes divisions politiques en Irak ni conféré une légitimité à son gouvernement, tant à la maison que dans le monde arabe tout autour.

La seule manière de donner à l'Irak l'occasion d'un nouveau départ serait que le prochain président des Etats-Unis annonce sans ambiguïté un calendrier écourté de retrait des toutes les troupes étrangères. Cette mesure conforterait les nationalistes sunnites qui s'opposent à Al-Qaeda et apporterait un démenti à cette dernière lorsqu'elle prétend que ses combattants sont en fait des résistants.

Dans le même temps, il faudrait organiser une conférence au recrutement élargi, éventuellement sous l'égide conjointe de la Ligue Arabe et des Nations Unies. Elle réunirait autour d'une même table toute la diversité des Irakiens, de leurs responsables politiques et religieux, les commandants d'Al-Sahwa et des autres milices sunnites et chiites ainsi que les représentants de la société civile. Ensemble, ils pourraient mettre sur pied une coalition gouvernementale de reconstruction nationale. Dans la phase actuelle, des élections ne pourraient qu'accentuer les divisions, car les pays qui sortent de la guerre ne peuvent s'offrir le luxe d'un scrutin.

Ce n'est que lorsque les Irakiens sauront qu'ils vont recouvrer leur souveraineté qu'ils pourront sonder l'abîme de la guerre civile et s'arrêter avant de s'y précipiter. Les violences politiques entre sunnites et chiites constituent un phénomène nouveau dans l'histoire de l'Irak moderne. Malgré toute la colère, la douleur et le sang versé depuis trois ans, il est encore possible de repousser le cancer du sectarisme. Encore faut-il que les Irakiens redeviennent maîtres dans leur maison.

* Jonathan Steele est éditorialiste et correspondant du Guardian. Ecrivain, il a effectué huit missions en Irak depuis l'invasion de 2003. Son livre, DEFEAT: Why America and Britain lost Iraq, est publié par Counterpoint Press. Cet article, d'abord publié dans le Washington Post/Newsweek's Post Global, a été écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

Jonathan Steele - CGNews
Samedi 19 Juillet 2008





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