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Quand la mort s'en mêle...
Rédigé par A. El Fouladi le Mercredi 13 Janvier 2010 à 03:17 commentaire(s)
L’alpiniste, quand il atteint le sommet, éprouve une extase infinie semble-il. C’est peut-être parce que le sommet qu’il vient d’atteindre n’est qu’une étape dans sa vie d’alpiniste. Mais qu’adviendrait-il de son extase et de son bonheur si ce sommet est le dernier défi dans sa vie d’alpiniste ? Ou tout simplement, si au bout de son Ascension, il se rend compte qu’il s’est trompé de sommet?
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Assis sur ce monticule du Parc Arthur-Therrien de Verdun et contemplant ce bras du fleuve Saint-Laurent qui enlace, depuis une éternité me semble-t-il, l’île-des-Sœurs où les vitres des immeubles flamboient sous le soleil couchant de la région de Montréal, je fais face à un nouveau chapitre de ma vie.
Rien dans ce décor serein, rien dans l’écho lointain des rires des enfants, ni dans tous ces bruits rassurants qui montent de la ville avoisinante, rien non plus dans mon attitude n’annonce cette tempête qui me ravage le cœur depuis à peine une demi-heure! Rien ne trahit ma souffrance… si ce ne sont ces deux minces filets de larmes traîtresses, silencieuses que je n’arrive plus à arrêter!
Il n’y a pas plus d’une demi-heure j’étais encore un enfant, majeur légalement depuis 24 ans certes, mais un petit enfant quand même! Il n’y a pas plus d’une demi-heure je jouais avec une insouciance, qui caractérise tous les enfants du monde, avec cinq autres enfants: les miens!
Tout à coup le téléphone sonne. Le rire encore dans la gorge je décroche. Un déclic caractéristique m’annonce une communication d’outre-mer. Et je n’ai pas eu le temps de réfléchir ni de supposer quoi que ce soit, je n’ai pas eu le temps de terminer les formules d’usage, que mon frère, tout excité, m’annonce la mort de notre père. Et je n’ai même pas eu le temps de prononcer «À Dieu nous sommes et à Dieu nous retournons» que la communication fût coupée!
À force d’être bousculé dans ma chienne de vie, j’ai fini par me forger un masque pour faire peur aux étrangers; Un masque qui, maintes fois, m’a fait peur à moi-même quand un miroir me renvoie, sans le lui demander, mon image! La longue soumission de l’enfant chétif a fini par s’incliner devant l’agressivité de l’adolescent puis du jeune homme robuste que je suis devenu fin des années 1960. C’était à la mode de s’insurger contre l’ordre établi dans mon pays d’origine le Maroc. L’ordre établi en ce qui me concerne, c’était aussi l’autorité paternelle. À un moment de ma vie, j’ai estimé que j’ai assez donné côté obéissance au nom des valeurs religieuses et sociales et qu’il est venu le temps où on doit se rendre à l’évidence que je suis devenu un homme qui a une dignité à défendre. Le message était adressé à tous… y compris à mon père. Est-ce pour cela que de l’autre côté de l’océan, en ce mois de septembre 1994, on a jugé inutile de gaspiller quelques dirhams de plus pour ménager, ou pour consoler le «cœur de pierre» que je suis supposé être?
Mes enfants se sont arrêtés de rire. Une fois de plus mon visage m’a trahit. Une fois de plus je n’ai pas su cacher mon émotion sous ce masque que la plus petite secousse sur l’échelle sentimentale fait tomber à mes pieds. Et c’est avec inquiétude qu’ils attendent maintenant des explications qui ne viennent pas. La seule expérience de la mort qu’ils ont c’est celle des autres, qui ne touche que superficiellement, ou celle sur écran qu’on passe à coup de pop-corn, de blagues de mauvais de goût ou de sensibleries qui n’empêchent pas de dormir le soir, le cœur et l’esprit ailleurs !
Contrairement à cette mort, qui provoque quelquefois notre compassion, notre pitié ou la peur de notre propre mort; quand elle ne nous laisse pas tout simplement indifférents, la mort d’un proche est tout autre! Quand ce n’est pas le profond déchirement de l’âme, c’est la révolte contre l’absurde qu’elle provoquecar l’Éternel c’est nous d’abord ! Vient ensuite nos proches. L’éphémère, ce sont les autres, tous les autres! Et du coup on accepte que les autres meurent et disparaissent à jamais ! Noble geste de notre part: Nous partageons leur peine… Quand on ne fait pas semblant avec, en toile de fond dans notre subconscient, le sentiment de notre pérennité face à leur existence de papillon!
Nous compatissons, nous nous permettons de leur donner des conseils pour supporter leur peine. Nous leur dirons: «Ressaisissez-vous! C’est la loi de la vie! Nous allons tous mourir un jour!». Mais notre subconscient, censure ce «Nous» contre-nature et l’échange contre un «Vous» sécurisant… «Vous allez tous mourir, Alors pourquoi souffrir? Autant accepter cette vérité amère afin de pouvoir se délecter de la vie, de toute votre vie!»
… Jusqu’au jour où la mort frappe à nos pieds et fait tomber devant nous un être cher! Point de télécommande pour revenir en arrière, baisser le son ou faire une pause... le temps de se forger une armure! C’est la réalité en direct! L’opération à cœur ouvert sans anesthésie! Inutile de fermer les yeux, de se boucher les oreilles, le bistouri est partout et il taillade en profondeur: Au corps, au cœur et au fin fond de l’âme!
J’ai déjà vu la mort frapper de près! C’était d’autant plus horrible que j’étais encore enfant… Presque bébé! J’avais vécu l’événement en direct! Ce n’était pas de la peur que j’avais éprouvé: J’aurais eu peur devant la mort d’un étranger! Car l’horreur de la mort, n’étant filtré par aucun amour ni aucun attachement profond, m’aurait confronté avec ma propre fragilité. Mais c’était ma mère qui était tombée et ce sont des larmes de rage impuissante que j’avais déversé ce matin-là!
Depuis, «injustice» signifie pour moi le sentiment éprouvé par un enfant de cinq ans dont la mort vient de ravager le jardin de ses beaux rêves tout en le condamnant à vivre solitaire pour le reste de sa vie! Or un proverbe bien de chez nous dit: «Si tu perds ton père, ton oreiller devient le bras de ta mère. Mais quand tu perds ta mère, ton oreiller devient une pierre!».
Allusion au traitement que subit un orphelin de la part de sa belle-mère? J’y reviendrais plus loin.
Comment mes enfants vont-ils réagir à la mort de leur grand-père? J’ai préféré plutôt sortir que de vérifier cela tout de suite! Mes pas m’ont conduit ici, dans ce parc de Verdun, face à l’île-des-Sœurs. Les larmes se sont mises à couler quand j’ai pensé : «Me voilà finalement sans père, sans mère! Me voilà tout seul!».
Mais ce n’était pas seulement le père que je pleurais: C’était surtout l’Adversaire: Celui qui avait conditionné toute ma vie et avait motivé tout mon comportement face à ses embûches!
Depuis ma tendre enfance, il m’avait battu, il m’avait torturé, il m’avait humilié. Il ne s’était même pas arrêté quand je suis devenu majeur, ni quand je suis devenu père à mon tour!… Ce qui m’avait poussé à mettre entre moi et lui tout un océan, en immigrant ici, au Canada!
Or, paradoxalement, il m’avait aussi apporté des appuis au moment où je m’y attendais le moins! Il était également le premier à se délecter et à savourer mes victoires même quand elles étaient emportées contre lui, si bien qu’une certaine complicité s’était installée entre nous! Et cela en dépit de ma conduite et de mes convictions, qui vont quelquefois à l’encontre de ses visions politiques et sociales! Conduite et convictions qu’il dénonçait en public, mais qui sont devenues une source intarissable de plaisanteries, nous faisant tant rire entre deux conflits et lui permettant d’alimenter ces veillées avec mes dix-huit frères et sœurs; quand mon absence, de la maison familiale, commençait à lui peser…Ce qui n’allait pas sans jalousies ni intrigues de «harem»!
Antoine de Saint-Exupéry écrivait que les embuscades n’ont plus le même goût quand on perd un bon ennemi!
J’avais longtemps considéré mon père comme un (bon) ennemi. Depuis, il est devenu l’adversaire, redoutable! Aujourd’hui l’adversaire est mort ! Mais le père vient de naître dans mon cœur; Aussi paradoxal que cela puisse paraître! Comme si cette mort est venue apaiser tant de souffrances, calmer tant de rancœur et exorciser tant de haine! Je ne veux plus blâmer: je veux être source de compréhension! Je ne veux plus condamner: je veux être un océan de pardon! Je veux revivre ce passé dans ma solitude pour en extraire le meilleur des pansements pour ces blessures dont je n’ai pas encore sondé la profondeur!
Mais je n’ai pas à revivre mon passé, voilà que mon passé défile devant mes yeux; tel un homme surpris par sa propre mort! Les souvenirs se bousculent, se précipitent, à qui sortir le premier! Suis-je en train de mourir ? Vais-je devenir un mort vivant ?
L’alpiniste, quand il atteint le sommet, éprouve une extase infinie semble-il. C’est peut-être parce que le sommet qu’il vient d’atteindre n’est qu’une étape dans sa vie d’alpiniste. Mais qu’adviendrait-il de son extase et de son bonheur si ce sommet est le dernier défi dans sa vie d’alpiniste ? Ou tout simplement, si au bout de son Ascension, il se rend compte qu’il s’est trompé de sommet?
Alors il se remettrait à rêver de la chaleur des refuges en bas de la vallée et il commencerait peut-être à pleurer. Puis il se ressaisirait quand il verra à l’horizon le sommet qu’il doit vaincre. Il redescendra prêt à recommencer.
Il me semblait avoir lu ça quelque part…
Je me suis tellement trompé de sommet dans ma vie! J’ai tellement recommencé l’ascension, convaincu que la prochaine fois sera la bonne! Mais voilà que cette fois-ci, au bout de l’ascension, l’horizon devient tout à coup désespérément vide! Il n’y a plus de sommet: Il n’y a plus que des monticules! Où sont passés les Everest et les Kilimandjaro? Où sont passés mes rêves et mes ambitions? Tout n’est plus qu’illusion et désespoir! Je me tourne vers mon passé pour y puiser la force de recommencer et de continuer ma marche et mon ascension.
Mais mon passé ne me montre plus que les doux moments que je n’avais su savourer et les blessures qui n’attendent que cette brusque volte-face du destin pour se remettre à saigner, comme toutes les plaies mal cicatrisées, face au moindre mouvement du corps meurtri!
Mon passé! Tu ne m’avais pas permis de te savourer quand tu étais présent, et tu continues de spolier mon présent et de compromettre mon avenir! Le temps n’a donc aucune emprise sur toi ? Il n’a donc fait que glisser sur toi, sans réussir à te remodeler, à t’éroder et à t’assagir? Pourquoi te manifestes-tu seulement pour attiser ma souffrance et jamais pour catalyser mon bonheur? Puisse mon présent être suffisant pour te crucifier sur ces pages afin que je puisse enfin guérir mon âme du torticolis que tu lui as donné à force de trop regarder dans ta seule direction!
A. El Fouladi
Cet article est le premier d'une série littéraire intitulée SURVIVRE (Auteur: A. El Fouladi) que nous avons décidé de publier dans notre journal tout au long de l'année 2010, dans l'espoir de mieux faire connaître aux canadiens leurs néo-concitoyens .
Le second article de cette série sera publié dans le numéro de février 2010 de Maghreb Canada Express.
Rien dans ce décor serein, rien dans l’écho lointain des rires des enfants, ni dans tous ces bruits rassurants qui montent de la ville avoisinante, rien non plus dans mon attitude n’annonce cette tempête qui me ravage le cœur depuis à peine une demi-heure! Rien ne trahit ma souffrance… si ce ne sont ces deux minces filets de larmes traîtresses, silencieuses que je n’arrive plus à arrêter!
Il n’y a pas plus d’une demi-heure j’étais encore un enfant, majeur légalement depuis 24 ans certes, mais un petit enfant quand même! Il n’y a pas plus d’une demi-heure je jouais avec une insouciance, qui caractérise tous les enfants du monde, avec cinq autres enfants: les miens!
Tout à coup le téléphone sonne. Le rire encore dans la gorge je décroche. Un déclic caractéristique m’annonce une communication d’outre-mer. Et je n’ai pas eu le temps de réfléchir ni de supposer quoi que ce soit, je n’ai pas eu le temps de terminer les formules d’usage, que mon frère, tout excité, m’annonce la mort de notre père. Et je n’ai même pas eu le temps de prononcer «À Dieu nous sommes et à Dieu nous retournons» que la communication fût coupée!
À force d’être bousculé dans ma chienne de vie, j’ai fini par me forger un masque pour faire peur aux étrangers; Un masque qui, maintes fois, m’a fait peur à moi-même quand un miroir me renvoie, sans le lui demander, mon image! La longue soumission de l’enfant chétif a fini par s’incliner devant l’agressivité de l’adolescent puis du jeune homme robuste que je suis devenu fin des années 1960. C’était à la mode de s’insurger contre l’ordre établi dans mon pays d’origine le Maroc. L’ordre établi en ce qui me concerne, c’était aussi l’autorité paternelle. À un moment de ma vie, j’ai estimé que j’ai assez donné côté obéissance au nom des valeurs religieuses et sociales et qu’il est venu le temps où on doit se rendre à l’évidence que je suis devenu un homme qui a une dignité à défendre. Le message était adressé à tous… y compris à mon père. Est-ce pour cela que de l’autre côté de l’océan, en ce mois de septembre 1994, on a jugé inutile de gaspiller quelques dirhams de plus pour ménager, ou pour consoler le «cœur de pierre» que je suis supposé être?
Mes enfants se sont arrêtés de rire. Une fois de plus mon visage m’a trahit. Une fois de plus je n’ai pas su cacher mon émotion sous ce masque que la plus petite secousse sur l’échelle sentimentale fait tomber à mes pieds. Et c’est avec inquiétude qu’ils attendent maintenant des explications qui ne viennent pas. La seule expérience de la mort qu’ils ont c’est celle des autres, qui ne touche que superficiellement, ou celle sur écran qu’on passe à coup de pop-corn, de blagues de mauvais de goût ou de sensibleries qui n’empêchent pas de dormir le soir, le cœur et l’esprit ailleurs !
Contrairement à cette mort, qui provoque quelquefois notre compassion, notre pitié ou la peur de notre propre mort; quand elle ne nous laisse pas tout simplement indifférents, la mort d’un proche est tout autre! Quand ce n’est pas le profond déchirement de l’âme, c’est la révolte contre l’absurde qu’elle provoquecar l’Éternel c’est nous d’abord ! Vient ensuite nos proches. L’éphémère, ce sont les autres, tous les autres! Et du coup on accepte que les autres meurent et disparaissent à jamais ! Noble geste de notre part: Nous partageons leur peine… Quand on ne fait pas semblant avec, en toile de fond dans notre subconscient, le sentiment de notre pérennité face à leur existence de papillon!
Nous compatissons, nous nous permettons de leur donner des conseils pour supporter leur peine. Nous leur dirons: «Ressaisissez-vous! C’est la loi de la vie! Nous allons tous mourir un jour!». Mais notre subconscient, censure ce «Nous» contre-nature et l’échange contre un «Vous» sécurisant… «Vous allez tous mourir, Alors pourquoi souffrir? Autant accepter cette vérité amère afin de pouvoir se délecter de la vie, de toute votre vie!»
… Jusqu’au jour où la mort frappe à nos pieds et fait tomber devant nous un être cher! Point de télécommande pour revenir en arrière, baisser le son ou faire une pause... le temps de se forger une armure! C’est la réalité en direct! L’opération à cœur ouvert sans anesthésie! Inutile de fermer les yeux, de se boucher les oreilles, le bistouri est partout et il taillade en profondeur: Au corps, au cœur et au fin fond de l’âme!
J’ai déjà vu la mort frapper de près! C’était d’autant plus horrible que j’étais encore enfant… Presque bébé! J’avais vécu l’événement en direct! Ce n’était pas de la peur que j’avais éprouvé: J’aurais eu peur devant la mort d’un étranger! Car l’horreur de la mort, n’étant filtré par aucun amour ni aucun attachement profond, m’aurait confronté avec ma propre fragilité. Mais c’était ma mère qui était tombée et ce sont des larmes de rage impuissante que j’avais déversé ce matin-là!
Depuis, «injustice» signifie pour moi le sentiment éprouvé par un enfant de cinq ans dont la mort vient de ravager le jardin de ses beaux rêves tout en le condamnant à vivre solitaire pour le reste de sa vie! Or un proverbe bien de chez nous dit: «Si tu perds ton père, ton oreiller devient le bras de ta mère. Mais quand tu perds ta mère, ton oreiller devient une pierre!».
Allusion au traitement que subit un orphelin de la part de sa belle-mère? J’y reviendrais plus loin.
Comment mes enfants vont-ils réagir à la mort de leur grand-père? J’ai préféré plutôt sortir que de vérifier cela tout de suite! Mes pas m’ont conduit ici, dans ce parc de Verdun, face à l’île-des-Sœurs. Les larmes se sont mises à couler quand j’ai pensé : «Me voilà finalement sans père, sans mère! Me voilà tout seul!».
Mais ce n’était pas seulement le père que je pleurais: C’était surtout l’Adversaire: Celui qui avait conditionné toute ma vie et avait motivé tout mon comportement face à ses embûches!
Depuis ma tendre enfance, il m’avait battu, il m’avait torturé, il m’avait humilié. Il ne s’était même pas arrêté quand je suis devenu majeur, ni quand je suis devenu père à mon tour!… Ce qui m’avait poussé à mettre entre moi et lui tout un océan, en immigrant ici, au Canada!
Or, paradoxalement, il m’avait aussi apporté des appuis au moment où je m’y attendais le moins! Il était également le premier à se délecter et à savourer mes victoires même quand elles étaient emportées contre lui, si bien qu’une certaine complicité s’était installée entre nous! Et cela en dépit de ma conduite et de mes convictions, qui vont quelquefois à l’encontre de ses visions politiques et sociales! Conduite et convictions qu’il dénonçait en public, mais qui sont devenues une source intarissable de plaisanteries, nous faisant tant rire entre deux conflits et lui permettant d’alimenter ces veillées avec mes dix-huit frères et sœurs; quand mon absence, de la maison familiale, commençait à lui peser…Ce qui n’allait pas sans jalousies ni intrigues de «harem»!
Antoine de Saint-Exupéry écrivait que les embuscades n’ont plus le même goût quand on perd un bon ennemi!
J’avais longtemps considéré mon père comme un (bon) ennemi. Depuis, il est devenu l’adversaire, redoutable! Aujourd’hui l’adversaire est mort ! Mais le père vient de naître dans mon cœur; Aussi paradoxal que cela puisse paraître! Comme si cette mort est venue apaiser tant de souffrances, calmer tant de rancœur et exorciser tant de haine! Je ne veux plus blâmer: je veux être source de compréhension! Je ne veux plus condamner: je veux être un océan de pardon! Je veux revivre ce passé dans ma solitude pour en extraire le meilleur des pansements pour ces blessures dont je n’ai pas encore sondé la profondeur!
Mais je n’ai pas à revivre mon passé, voilà que mon passé défile devant mes yeux; tel un homme surpris par sa propre mort! Les souvenirs se bousculent, se précipitent, à qui sortir le premier! Suis-je en train de mourir ? Vais-je devenir un mort vivant ?
L’alpiniste, quand il atteint le sommet, éprouve une extase infinie semble-il. C’est peut-être parce que le sommet qu’il vient d’atteindre n’est qu’une étape dans sa vie d’alpiniste. Mais qu’adviendrait-il de son extase et de son bonheur si ce sommet est le dernier défi dans sa vie d’alpiniste ? Ou tout simplement, si au bout de son Ascension, il se rend compte qu’il s’est trompé de sommet?
Alors il se remettrait à rêver de la chaleur des refuges en bas de la vallée et il commencerait peut-être à pleurer. Puis il se ressaisirait quand il verra à l’horizon le sommet qu’il doit vaincre. Il redescendra prêt à recommencer.
Il me semblait avoir lu ça quelque part…
Je me suis tellement trompé de sommet dans ma vie! J’ai tellement recommencé l’ascension, convaincu que la prochaine fois sera la bonne! Mais voilà que cette fois-ci, au bout de l’ascension, l’horizon devient tout à coup désespérément vide! Il n’y a plus de sommet: Il n’y a plus que des monticules! Où sont passés les Everest et les Kilimandjaro? Où sont passés mes rêves et mes ambitions? Tout n’est plus qu’illusion et désespoir! Je me tourne vers mon passé pour y puiser la force de recommencer et de continuer ma marche et mon ascension.
Mais mon passé ne me montre plus que les doux moments que je n’avais su savourer et les blessures qui n’attendent que cette brusque volte-face du destin pour se remettre à saigner, comme toutes les plaies mal cicatrisées, face au moindre mouvement du corps meurtri!
Mon passé! Tu ne m’avais pas permis de te savourer quand tu étais présent, et tu continues de spolier mon présent et de compromettre mon avenir! Le temps n’a donc aucune emprise sur toi ? Il n’a donc fait que glisser sur toi, sans réussir à te remodeler, à t’éroder et à t’assagir? Pourquoi te manifestes-tu seulement pour attiser ma souffrance et jamais pour catalyser mon bonheur? Puisse mon présent être suffisant pour te crucifier sur ces pages afin que je puisse enfin guérir mon âme du torticolis que tu lui as donné à force de trop regarder dans ta seule direction!
A. El Fouladi
Cet article est le premier d'une série littéraire intitulée SURVIVRE (Auteur: A. El Fouladi) que nous avons décidé de publier dans notre journal tout au long de l'année 2010, dans l'espoir de mieux faire connaître aux canadiens leurs néo-concitoyens .
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