Qu'est ce que "Talk Morocco" ?
Talk Morocco est un forum de discussion ouvert aux blogueurs, aux journalistes, aux auteurs, aux activistes, bref a tous ceux qui peuplent l'espace médiatique en ligne.
C'est une tribune d'expression et de discussion sans censure, sans lignes rouges, sans complexes sur des sujets choisis par nos auteurs et qui touchent l'actualité au Maroc. Nous évitons les sujets à caractère strictement local et préférons ceux qui peuvent intéresser à la fois le marocain résidant au pays comme celui vivant à l'étranger comme n'importe quel lecteur international qui s'intéresserait de près ou de loin à une société en transformation comme celle du Maroc. Sans prétention et avec les moyens du bord, le projet ambitionne de devenir un trait d'union entre les différentes sphères qui font l'espace médiatique marocain en ligne aujourd'hui.
Pour plus de contexte c'est Jillian C. York, ma collègue sur Global Voices Online qui a initié le projet et l'idée de Talk Morocco est née en réalité d'un constat : si dans le passé l'espace médiatique était exclusivement occupé par les auteurs et les journalistes professionnels, parfois militants ou partisans, il se retrouve aujourd'hui transformé (pour le mieux ou pour le pire) par l'arrivée de nouveaux acteurs a part entière et qu'il convient d'appeler les citoyens du net. Désormais l'information et sa diffusion est assurée à la fois par les acteurs "traditionnels" mais aussi par les nouveaux arrivants : blogueurs, microblogueurs et usagers des sites sociaux. Par ailleurs notre couverture de la blogosphère marocaine pour Global Voices Online nous a confronté à plusieurs niveaux de complexité, assez propres à la blogoma (ou blogosphère marocaine). Il y a d'abord la diversité linguistique de blogueurs qui publient en français, en arabe, en amazigh et (de plus en plus) en anglais mais qui interagissent finalement très peu.
C'est comme si tout ce monde évoluait dans des sphères séparées, même si les sujets abordés se chevauchent et se rejoignent la plupart du temps. Un autre problème qu'il nous est apparu important de dépasser est celui de la barrière linguistique entre d'une part une blogosphère marocaine globalement cantonnée dans sa bulle linguistique francophone/arabophone et le reste de la blogosphère internationale majoritairement anglophone. Nous avons pensé qu'il y avait besoins de créer des canaux entre ces deux mondes.
Et c'est précisément ce que Talk Morocco ambitionne de faire : du "bridge-blogging" ou comment construire des ponts entre des sphères d'expression et de créativité de langues et de cultures différentes. Il est enfin important de souligner que Talk Morocco est le résultat du travail généreux de ses auteurs volontaires sans lesquels le projet n'existerait pas.
Sur votre site vous publiez des articles relatifs à la jeunesse marocaine, au Maroc en général et à la diaspora en particulier. Pouvez-vous commenter ce choix éditorial ?
Je ne suis pas sur que ce soit un choix éditorial calculé. L'orientation s'est faite spontanément, probablement en raison de la nature propre de la blogosphère et du publique auquel nous voulons nous adresser. Le fait que les fondateurs du site vivent eux même à l'étranger y a probablement été pour quelque chose mais cela revient surtout au fait que la blogosphère est animée par des blogueurs pour la plupart jeunes, cosmopolites, éduqués et qu'elle compte un important contingent de marocains vivant à l'extérieur du pays sans parler des blogueurs étrangers extrêmement actifs et connectés au reste de la blogosphère. Ajoutez à cela le fait que pour la plupart des marocains vivant à l'étranger, la blogosphère est un moyen important désormais pour rester en contact avec leur pays d'origine, s'enquérir des dernières nouvelles et même participer aux multiples débats de société qui secoue de temps a autre le pays, ce qui explique sans doute l'extrême engouement et dynamisme de cette communauté à laquelle, manifestement, nous donnons beaucoup d'importance. L'intérêt même de créer une telle plateforme est fondamentalement lié au désir de briser justement ces frontières géographiques, linguistiques et culturelles jadis dans les seules mains des gouvernements ou des groupes de presse et de permettre à des voix de l'intérieur de dialoguer avec celles de l'extérieur; de permettre aussi au marocain de dépasser sa "bulle" géographique, culturelle ou linguistique francophone ou arabophone et de partager le même espace d'expression avec une personne de culture et de langue différente, avec laquelle il n'aurait peut être jamais eu l'occasion de débattre autrement.
Entre les lignes de vos articles, on constate que vous "surestimez" peut être le poids des blogueurs marocains en les décrivant comme "une force à laquelle il faut compter au Maroc". Les blogueurs marocains le sont ils réellement? Expliquez nous..
Encore une fois, Talk Morocco est un travail collaboratif. C'est une plateforme sur laquelle des auteurs d'opinions diverses s'expriment. Nous faisons en sorte que les contributeurs soit représentatifs de la palette la plus large d'opinion. Cela dit, je ne pense pas que l’on ait jamais eu la prétention sur Talk Morocco de juger de l'importance de la blogosphère marocaine. Nous sommes assez conscient du fait que les avis divergent sur la qualité et l'impact réel de la blogoma, mais nous ne nous positionnons pas comme juges ni experts. Nous ne faisons qu'accompagner un phénomène en essayant, tant bien que mal, de canaliser l'énergie qui en ressort et l'employer dans le sens de la confrontation saine et constructive des idées en espérant qu'une culture du débat puisse en émerger. Néanmoins je pense, et à titre personnel, que les blogueurs qui font bouger la blogoma aujourd'hui font pour la plupart partie d'une génération dont la conscience politique s'est éveillée durant les années 90, alors que la presse marocaine jouissait d'une liberté inégalée. C'est une génération qui a donc goûté à la liberté d'expression et qui, voyant le recul des droits de l'homme et de la liberté de la presse dans le pays, se sent, je suppose, investie de la mission de relayer l'information, contourner la censure, poser les questions qui fâchent, aborder les sujets que la presse traditionnelle ne peux plus ou n'ose plus traiter et mettre leur gouvernement devant ses responsabilités. Partant de là j'ai la ferme conviction que si la blogosphère marocaine parait peut être aujourd'hui amorphe, elle a au moins un potentiel de nuisance qui ne peut être que salutaire dans le contexte de sclérose que connaît la scène politique marocaine.
Vous avez assisté dernièrement au Sommet de Global Voices à Santiago. Pouvez vous nous décrire la valeur ajoutée de cet événement ou autres pour la réflexion libre sur la toile et pour notamment les blogueurs marocains ?
Certains se posent en effet légitimement la question de savoir ce que ce genre de rencontres peut apporter concrètement. Comment est ce que la blogosphère marocaine par exemple peut en tirer un quelconque bénéfice?
Pour mettre les choses un peu dans leur contexte, le sommet était donc organisé par Global Voices, une organisation non gouvernementale, animée par des bénévoles du monde entier et qui milite pour la liberté d'expression et pour faire entendre les voix des citoyens ordinaires sur internet dont les histoires et les opinions sont souvent peu représentées par les médias dominants. C'est donc ces auteurs qui se sont réuni pour réfléchir sur la marche de leur organisation mais aussi pour partager leurs expériences et débattre de l'intérêt des médias citoyens dans leurs régions du monde respectives, de l'impact des nouveaux médias sur les communautés et de leur avenir. Sans être exhaustif il a été question de liberté d'accès à Internet; de techniques de contournement de la censure ou de la surveillance des gouvernements autoritaires; de règles élémentaires de sécurité pour protéger les identités et les vies privées des internautes et en particulier des activistes en ligne; de réflexion sur la liberté d'expression en lignes : ou en situer les limites et a qui reviendrait le droit d'en décider; de droits et devoirs sur internet : faut il en écrire une charte à l'image de celle des droits de l'homme; de la place des fournisseurs d'accès Internet et leur contrôle du débit ou du contenu; du rôle des médias citoyens dans les situations de crise, dans l'effort d'éducation, d'information et de réhabilitation des communautés... etc. Il n'y a cependant pas eu que des réponses. Plusieurs questions restent en suspens mais c'est autant de débats que les participants transplanteront sans doute chacun dans sa blogosphère respective.
Quel intérêt pour la blogosphère marocaine? Les blogueurs marocains peuvent apprendre sans doute de l'expérience des autres, de leurs succès et de leurs échecs, en particulier ceux qui vivent sous des régimes liberticides, ou Internet est beaucoup moins libre et ou l'expérience humaine est souvent plus douloureuse. Ces courageux citoyens du net nous apprennent à faire des nouveau médias des outils pour informer, éduquer, exprimer des opinions aussi désagréables soit elles. Un exemple en particulier qui m'a frappé et qui se prête assez bien au contexte marocain et celui de freefone.org, une initiative citoyenne née au Zimbabwe et qui utilise une plateforme qui marie Internet et téléphonie mobile pour créer un formidable outil d'information et de communication pas cher à l'usage des ONG, des activistes et des gens ordinaires dans l'intérêt des causes citoyennes. Ce projet est unique car l'usager a seulement besoin d'un accès téléphonique, il n'est pas obligé d'avoir un accès internet et il n'est pas sensé savoir lire ou écrire. D'autres initiatives similaires peuvent nous intéresser également et j'invite les lecteurs à feuilleter
le site officiel du sommet.
Vous avez suivi certainement, le débat lors du dialogue lancé en janvier par l'Autorité nationale du débat sur les médias et la société, surtout dans son volet concernant les médias en ligne, que pensez-vous de ce genre de débat ?
C'est une initiative intéressante mais qui suscite quelques peurs. Je pense que je ne suis pas le seul à regarder avec beaucoup de suspicion toute implication du gouvernement, de parlementaires ou de quelques partis politiques que ce soit dans ce genre de débats. Je doute fort que cette dynamique de la part des politiques soit totalement innocente et craint qu'on aboutisse à terme à un code de la presse bis, alambiqué et adapté à Internet. Quand on connaît le caractère flou, souvent liberticide et intimidant pour les journalistes du code de la presse marocain, on peut imaginer ce que ce genre de processus, en apparence ouvert, peut cacher comme dangers pour l'avenir. Dans un pays peu démocratique comme le Maroc, ou l'indépendance des institutions n'existe que sur le papier, ou la liberté d'expression est en recul permanent, toute intervention du gouvernement ne peut signifier qu'une chose : le recul des libertés sur Internet. Internet est un réseau fait par les usagers qui en font un espace publique dont ils devraient revendiquer la propriété collective. En pratique si quelqu'un doit réguler les libertés et les usages sur internet ce sont bien les communautés d'individus entre elles. Internet est fondamentalement anarchique (dans le sens d'absence d'état) et participatif et il devrait le rester.
Comment délimiter le champ et définir les concepts suivants : le "journalisme en ligne", "blogueurs", "sites d'information" et "journalistes". Comment et qui a le pouvoir de les clarifier?Je pense que les limites ne sont pas très claires mais que çà ne devrait poser de problème existentiel pour personne. Tout ce monde se complète et tant mieux. Mon avis est qu'on est tous blogueurs, ou plus exactement citoyen électronique, d'une façon ou d'une autre à partir du moment ou en exprime un avis ou qu'on partage son expérience sur Internet. Maintenant si tout le monde est blogueur, n'est pas journaliste qui veut. Le journalisme est une profession avec son code de déontologie, ses standards professionnels et qui exige certains talents. Tout ce beau monde fait circuler l'information, les blogs étant plus une source d'opinion, les journalistes plus une source de faits.
Avez-vous d'autres projets pour ce qui reste de cette année 2010 ?Pour Talk Morocco nous espérons attirer l'intérêt de plus de bénévoles pour nous aider dans l'effort de traduction car nous voudrions offrir le site en version arabe. Nous comptons également sur le dynamisme de nos contributeurs pour faire évoluer le format du site.