Comme plusieurs autres étudiants musulmans, je suis passé à la télévision locale pour dénoncer les attentats. J’affirmais que, même si les musulmans pouvaient à juste titre se sentir offensés, personne n’a le droit d’imposer sa censure ni d’intimider autrui par des atteintes à la sécurité des personnes ou à la propriété.
En fait, c’est nous qui avons été couverts d’opprobre, tant par les musulmans que par les non musulmans : le grand public nous accusait de vouloir déguiser notre désir d’imposer nos croyances aux autres, nos frères musulmans nous accusaient de vouloir présenter des excuses pour la colère légitime de nos coreligionnaires, qu’elle ait ou non dépassé les limites de la violence. Ce paradoxe s’est répété bien des fois depuis, tout récemment à l’occasion de la publication des caricatures danoises et des réactions violentes de certains musulmans à leur égard.
En fait, au cours de cette période, les chocs les plus frontaux entre musulmans et non musulmans n’ont pas porté sur la politique ou les affaires étrangères, mais bien plutôt sur cette question de liberté d’expression. Naturellement, les musulmans se sont offusqués de l’image que certains artistes, écrivains et universitaires présentaient de leur religion.
De leur côté, les non musulmans ont critiqué tel ou tel livre agressif, ainsi que les institutions qui les diffusent (comme nous l’avons aussi fait, d’ailleurs). Dans les deux cas, les gens parlent sans s’écouter et sans se soucier d’être écoutés. Personne n’échange vraiment d’idées, et le cycle infernal continue.
Pourquoi, alors, les musulmans sont-ils si sensibles à ce qu’on dit d’eux dans les médias? D’une façon générale, ils sont de plus en plus sur la défensive, à mesure que leur image médiatique s’éloigne de celle du musulman moyen.
Lorsqu’ils s’insurgent contre cette représentation, on leur répond que la première condition pour la modifier serait qu’ils changent, eux, le comportement des musulmans extrémistes. Or ceux-ci sont totalement au-dehors de leur cercle d’influence, souvent à des dizaines de milliers de kilomètres de là.
Placés dans cette position, les musulmans n’ont d’autre choix que de repousser plus vigoureusement encore les portraits insultants ou déformés qu’on fait d’eux. Certains, malheureusement, poussent trop fort, mais les musulmans ne sont pas les seuls à pousser. Toutes les voix qui visent à marginaliser la présence des musulmans dans le débat public dépassent régulièrement les bornes.
J’en veux pour exemple deux cas récents. C'est d’abord, le député de New York Peter King et ses amis qui essaient de faire interdire la campagne d’affiches “Pourquoi l’islam ?” dans le métro de New York, au seul motif que cette publicité aurait bénéficié de soutiens externes. Deuxième cas, certains voudraient empêcher la publication prochaine du livre Jewel of Medina. Dans les deux cas, ces tentatives n’ont pas réussi à apaiser la controverse. Celle-ci restera en latence, jusqu’à ce qu’elle resurgisse un jour ou l’autre.
A force d’observer ces échanges stériles, j’ai compris que la meilleure réponse à la libre parole est tout simplement une autre parole. Chacun devrait avoir le droit de publier ce qu’il veut sur l’islam et les musulmans, même si le contenu est offensant, sans crainte de censure ou de rétribution.
Mais on ne peut attendre des musulmans qu’ils acceptent passivement ce principe. Tout musulman offensé a le droit — voire la responsabilité — de critiquer vigoureusement tout ce qui s’écrit sur les musulmans et leur religion, à condition de ne pas franchir la ligne rouge de l’intimidation et de la coercition. Dans un monde idéal, les parties en présence devraient avoir l’esprit assez ouvert pour comprendre le point de vue de l’autre.
Il faudra complètement recadrer les mentalités pour que les intéressés des deux côtés puissent se tenir à cette ligne de conduite. Mais l’option inverse est impensable, avec d’un côté une communauté musulmane hyper susceptible, incapable de réagir constructivement à la critique venue de l’extérieur (pas plus qu’à la critique interne d’ailleurs), et de l’autre une communauté médiatique / artistique / laïque en proie à une peur réelle et qui n’aurait pas le droit de s’exprimer librement. Chacun peut voir aujourd’hui les blocages et l’incompréhension croissante engendrés par un discours brimé.
Au bout du compte, personne n’a le droit de ne pas se sentir offensé, et personne non plus n’a le droit de vivre sans tenir compte de l’opinion des autres, pour désagréable qu’elle soit. Cela vaut pour un drapeau brûlé (après tout cela ne fait de mal qu’à un bout de tissu) comme pour l’opinion d’un non musulman sur le prophète Mahomet (qui a priori n’atteint pas la croyance sincère d’un musulman). Aussi bien le respect de la religion qu’un sens généralement partagé de la vie en société commandent de contrôler ses émotions pour préserver l’ordre social. C’est dans ces conditions que peut s’épanouir la liberté de parole — avec tous les bienfaits qui en résultent.
Si nous voulons progresser, nous avons tous besoin d’une épiderme moins sensible, d’une plus grande ouverture d’esprit et de mieux comprendre les principes d’une parole libre, comme ceux qui ont guidé ma vie d’étudiant et qui m’ont permis, par la suite, d’avoir de l’influence sur les autres. C’est à ce prix seulement que chacun — musulman ou non — sera en mesure de faire progresser sa société sans pour autant sacrifier ses droits.
* Shahed Amanullah est le rédacteur en chef de altmuslim.com.